Je n'avais jamais vu danser Mme de Nevers, et j'avais un violent désir de la voir, sans en être vu, à une de ces fêtes où je me la représentais si brillante. On pouvait aller à ces grands bals comme spectateur: cela s'appelait aller en beyeux. On était sur des tribunes ou sur des gradins séparés du reste de la société; on y trouvait en général des personnes d'un rang inférieur et qui ne pouvaient aller à la cour. J'étais blessé d'aller là, et la pensée de Mme de Nevers pouvait seule l'emporter sur la répugnance que j'avais d'exposer ainsi à tous les yeux l'infériorité de ma position. Je ne prétendais à rien, et cependant me montrer ainsi à côté de mes égaux m'était pénible. Je me dis qu'en allant de bonne heure je me cacherais dans la partie du gradin où je serais le moins en vue, et que dans la foule on ne me remarquerait peut-être pas. Enfin, le désir de voir Mme de Nevers l'emporta sur tout le reste, et je pris un billet pour une fête que donnait l'ambassadeur d'Angleterre et où la reine devait aller. Je me plaçai en effet sur des gradins qu'on avait construits dans l'embrasure des fenêtres d'un immense salon. J'avais à côté de moi un rideau derrière lequel je pouvais me cacher, et j'attendis là Mme de Nevers, non sans un sentiment pénible, car tout ce que j'avais prévu arriva, et je ne fus pas plutôt sur ce gradin que le désespoir me prit d'y être. Le langage que j'entendais autour de moi blessait mon oreille; quelque chose de commun, de vulgaire, dans les remarques, me choquait et m'humiliait comme si j'en eusse été responsable. Cette société momentanée où je me trouvais avec mes égaux m'apprenait combien je m'étais placé loin d'eux. Je m'irritais aussi de ce que je trouvais en moi cette petitesse de caractère qui me rendait si sensible à leurs ridicules. "Le vrai mérite dépend-il donc des manières? me disais-je. Qu'il est indigne à moi de désavouer ainsi au fond de mon âme le rang où je suis placé et que je tiens de mon père! N'est-il pas honorable ce rang? Qu'ai-je donc à envier?" Mme de Nevers entrait en ce moment. Qu'elle était belle et charmante! "Ah! pensai-je, voilà ce que j'envie; ce n'est pas le rang pour le rang, c'est qu'il me ferait son égal. O mon Dieu! huit jours seulement d'un tel bonheur, et puis la mort." Elle s'avança, et elle allait passer près du gradin sans me voir, lorsque le duc de L… me découvrit au fond de mon rideau et m'appela en riant. Je descendis au bord du gradin, car je ne voulais pas avoir l'air honteux d'être là. Mme de Nevers s'arrêta, et me dit: "Comment! Vous êtes ici? — Oui, lui répondis-je; je n'ai pu résister au désir de vous voir danser. J'en suis puni, car j'espérais que vous ne me verriez pas." Elle s'assit sur la banquette qui était devant le gradin, et je continuai à causer avec elle. Nous n'étions séparés que par la barrière qui isolait les spectateurs de la société, triste emblème de celle qui nous séparait pour toujours! L'ambassadeur vint parler à Mme de Nevers, et lui demanda qui j'étais. "C'est le fils de M. G…, avec lequel je me rappelle que vous avez dîné chez mon père, il y a environ un an, lui répondit-elle. — Je n'ai jamais rencontré un homme d'un esprit plus distingué," dit l'ambassadeur. Et, s'adressant à moi: "Je fais un reproche à Mme de Nevers, dit-il, de ne m'avoir pas procuré le plaisir de vous inviter plus tôt… Quittez, je vous prie, cette mauvaise banquette, et venez avec nous." Je fis le tour du gradin, et l'ambassadeur, continuant: "La profession d'avocat est une des plus honorées en Angleterre, dit-il; elle mène à tout. Le grand-chancelier actuel, lord D…, a commencé par être un simple avocat, et il est aujourd'hui au premier rang dans notre pays. Le fils de lord D… a épousé une personne que vous connaissez, Madame, ajouta l'ambassadeur en s'adressant à Mme de Nevers: c'est lady Sarah Benmore, la fille aînée du duc de Sunderland. Vous souvenez-vous que nous trouvions qu'elle vous ressemblait?" L'ambassadeur s'éloigna. "Comme vous êtes pâle! qu'avez-vous? me dit Mme de Nevers. — Je l'emmène, dit le duc de L… sans l'entendre; je veux lui montrer le bal, et d'ailleurs vous allez danser." Le prince d'Enrichemont vint chercher Mme de Nevers, et j'allai avec le duc de L… dans la galerie, où la foule s'était portée, parce que la reine y était. Le duc de L…, toujours d'un bon naturel, était charmé de me voir au bal; il me nommait tout le monde, et se moquait de la moitié de ceux qu'il me nommait. J'étais inquiet, mal à l'aise; l'idée qu'on pouvait s'étonner de me voir là m'ôtait tout le plaisir d'y être. Le duc de L… s'arrêta pour parler à quelqu'un; je m'échappai, je retournai dans le salon où dansait Mme de Nevers, et je m'assis sur la banquette qu'elle venait de quitter. Ah! ce n'est pas au bal que je pensais! Je croyais encore entendre toutes les paroles de l'ambassadeur… Que j'aimais ce pays où toutes les carrières étaient ouvertes au mérite, où l'impossible ne s'élevait jamais devant le talent, où l'on ne disait jamais: "Vous n'irez que jusque-là!" Emulation, courage, persévérance, tout est réduit par l'impossible, cet abîme qui sépare du but et qui ne sera jamais comblé! Et ici l'autorité est nulle comme le talent; la puissance elle-même ne saurait franchir cet obstacle, et cet obstacle, c'est ce nom révéré, ce nom sans tache, ce nom de mon père dont j'ai la lâcheté de rougir! Je m'indignai contre moi-même, et, m'accusant de ce sentiment comme d'un crime, je restai absorbé dans mille réflexions douloureuses. En levant les yeux je vis Mme de Nevers auprès de moi. "Vous étiez bien loin d'ici, me dit-elle. — Oui, lui répondis-je; je veux aller en Angleterre, dans ce pays où rien n'est impossible. — Ah! dit-elle, j'étais bien sûre que vous pensiez à cela!… Mais ne dansez-vous pas? me demanda-t-elle. — Je crains que cela ne soit inconvenable, lui dis-je. — Pourquoi donc? reprit-elle; puisque vous êtes invité, vous pouvez danser, et je ne vois pas ce qui vous en empêcherait… Et qui inviterez-vous? ajouta-t-elle en souriant. — Je n'ose vous prier, lui dis-je; je crains qu'on ne trouve déplacé que vous dansiez avec moi. — Encore! s'écria-t-elle; voilà réellement de l'humilité fastueuse. — Ah! lui dis-je tristement, je vous prierais en Angleterre." Elle rougit. "Il faut que je quitte le monde, ajoutai-je; il n'est pas fait pour moi: j'y souffre, et je m'y sens de plus en plus isolé. Je veux suivre ma profession: j'irai au Palais. Personne là ne demandera pourquoi j'y suis; je mettrai une robe noire, et je plaiderai des causes. Me confierez-vous vos procès? lui demandai-je, je les gagnerai tous. — Je voudrais commencer par gagner celui-ci, me dit-elle. Ne voulez-vous donc pas danser avec moi?" Je ne pus résister à la tentation: je pris sa main, sa main que je n'avais jamais touchée! et nous nous mîmes à une contredanse. Je ne tardai pas à me repentir de ma faiblesse: il me semblait que tout le monde nous regardait; je croyais lire l'étonnement sur les physionomies, et je passais du délice de la contempler, d'être si près d'elle, de la tenir presque dans mes bras, à la douleur de penser qu'elle faisait peut-être pour moi une chose inconvenante, et qu'elle en serait blâmée. Comme la contredanse allait finir, M. le maréchal d'Olonne s'approcha de nous, et je vis son visage devenir sérieux et mécontent. Mme de Nevers lui dit quelques mots tout bas, et son expression habituelle de bonté revint sur-le-champ. Il me dit: "Je suis bien aise que l'ambassadeur vous ait prié. C'est aimable à lui." Cela voulait dire: "Il l'a fait pour m'obliger, et c'est par grâce que vous êtes ici." C'est ainsi que tout me blessait, et que, jusqu'à cette protection bienveillante, tout portait un germe de souffrance pour mon âme et d'humiliation pour mon orgueil.
Je fus poursuivi pendant plusieurs jours après cette fête par les réflexions les plus pénibles, et je me promis bien de ne plus me montrer à un bal. L'infériorité de ma position m'était bien moins sensible dans l'intérieur de la maison de M. le maréchal d'Olonne, ou même au milieu de sa société intime, quoiqu'elle fût composée de grands seigneurs ou d'hommes célèbres par leur esprit. Mais là, du moins, on pouvait valoir quelque chose par soi-même, tandis que dans la foule on n'est distingué que par le nom ou l'habit qu'on porte; et y aller comme pour y étaler son infériorité me semblait insupportable, tout en ne pouvant m'empêcher de trouver que cette souffrance était une faiblesse. Je pensais à l'Angleterre: que j'admirais ces institutions qui du moins relèvent l'infériorité par l'espérance! "Quoi! me disais-je, ce qui est ici une folie sans excuse serait là le but de la plus noble émulation! là je pourrais conquérir Mme de Nevers! Sept lieues de distance séparent le bonheur et le désespoir. Qu'elle était bonne et généreuse à ce bal! Elle a voulu danser avec moi pour me relever à mes propres yeux, pour me consoler de tout ce qu'elle sentait bien qui me blessait. Mais est-ce d'une femme, est-ce de celle qu'on aime, qu'on devrait recevoir protection et appui? Dans ce monde factice, tout est interverti, ou plutôt c'est ma passion pour elle qui change ainsi les rapports naturels; elle n'aurait pas rendu service au prince d'Enrichemont en le priant à danser. Il prétendait à ce bonheur, il avait droit d'y prétendre, et moi toutes mes prétentions sont déplacées, et mon amour pour elle est ridicule!" J'aurais mieux aimé la mort que cette pensée; elle s'empara pourtant de moi au point que je mis à fuir Mme de Nevers autant d'empressement que j'en avais mis à la chercher; mais c'était sans avoir le courage de me séparer d'elle tout à fait, en quittant, comme je l'aurais dû peut-être, la maison de M. le maréchal d'Olonne, et en suivant ma profession. Mme de Nevers, par un mouvement opposé, m'adressait plus souvent la parole, et cherchait à dissiper la tristesse où elle me voyait plongé; elle sortait moins le soir, je la voyais davantage, et peu à peu sa présence adoucissait l'amertume de mes sentiments.
Quelques jours après le bal de l'ambassadeur d'Angleterre, la conversation se mit sur les fêtes en général; on parla de celles qui venaient d'avoir lieu, et l'on cita les plus magnifiques et les plus gaies. "Gaies, s'écria Mme de Nevers; je ne reconnais pas qu'aucune fête soit gaie; j'ai toujours été frappée, au contraire, qu'on n'y voyait que des gens tristes et qui semblaient fuir là quelque grande peine. — Qui se serait douté que Mme de Nevers ferait une telle remarque? dit le duc de L…. Quand on est jeune, belle, heureuse, comment voit-on autre chose que l'envie qu'on excite et l'admiration qu'on inspire? — Je ne vois rien de tout cela, dit-elle, et j'ai raison; mais, sérieusement, ne trouvez-vous pas comme moi que la foule est toujours triste? Je suis persuadée que la dissipation est née du malheur: le bonheur n'a pas cet air agité. — Nous interrogerons les assistants au premier bal, dit en riant le duc de L…. — Ah! reprit Mme de Nevers, si cela se pouvait, vous seriez peut-être bien étonné de leurs réponses! — S'il y a au bal des malheureux, dit le duc de L…, ce sont ceux que vous faites, Madame. Voici le prince d'Enrichemont: je vais l'appeler et invoquer son témoignage." Le duc de L… se tirait toujours de la conversation par des plaisanteries: observer et raisonner était une espèce de fatigue dont il était incapable; son esprit était comme son corps, et avait besoin de changer de place à tout moment. Je me demandai aussi pourquoi Mme de Nevers avait fait cette réflexion sur les fêtes, et pourquoi depuis six mois elle y avait passé sa vie. Je n'osais croire ce qui se présentait à mon esprit: j'aurais été trop heureux.
Les jours suivants, Mme de Nevers me parut triste, mais elle ne me fuyait pas. Un soir, elle me dit: "Je sais que mon père s'est occupé de vous, et qu'il espère que vous serez placé avantageusement au ministère des affaires étrangères. Cela vous donnera des moyens de vous distinguer prompts et sûrs, et cela vous mettra aussi dans un monde agréable. — Je tenais à la profession de mon père, lui dis-je; mais il me sera doux de laisser M. le maréchal d'Olonne et vous disposer de ma vie."
Peu de jours après, elle me dit: "La place est obtenue, mais mon père ne pourra pas longtemps vous y être utile. — Les bruits qu'on fait courir sur la disgrâce de M. le duc d'A… sont donc vrais? lui demandai-je. — Ils sont trop vrais, me répondit-elle, et je crois que mon père la partagera. Suivant toute apparence, il sera exilé à Faverange, au fond du Limousin, et je l'y accompagnerai. — Grand Dieu! m'écriai-je, et c'est en ce moment que vous me parlez de place? Vous me connaissez donc bien peu si vous me croyez capable d'accepter une place pour servir vos ennemis! Je n'ai qu'une place au monde: c'est à Faverange, et ma seule ambition, c'est d'y être souffert." Je la quittai en disant ces mots, et j'allai, encore tout ému, chez M. le maréchal d'Olonne lui dire tout ce que mon coeur m'inspirait. Il en fut touché. Il me dit qu'en effet le duc d'A… était disgracié, et que, sans avoir partagé ni sa faveur ni sa puissance, il partagerait sa disgrâce. "J'ai dû le soutenir dans une question où son honneur était compromis, dit-il; je suis tranquille, j'ai fait mon devoir, et la vérité sera connue tôt ou tard. J'accepterai votre dévouement, mon cher Edouard, comme j'aurais accepté celui de votre père; je vous laisserai ici pour quelques jours; vous terminerez des affaires importantes, que sans doute on ne me donnera pas le temps de finir. Restez avec moi, me dit-il; je veux mettre ordre au plus pressé, être prêt et n'avoir rien à demander, pas même un délai."
L'ordre d'exil arriva dans la soirée, et répandit la douleur et la consternation à l'hôtel d'Olonne. M. le maréchal d'Olonne, avec le plus grand calme, donna des ordres précis, et, en fixant une occupation à chacun, suspendit les plaintes inutiles.
Le duc de L…, le prince d'Enrichemont et les autres amis de la famille accoururent à l'hôtel d'Olonne au premier bruit de cette disgrâce. M. le maréchal d'Olonne eut toutes les peines du monde à contenir le bouillant intérêt du duc de L…, à enchaîner son zèle inconsidéré et à tempérer la violence de ses discours. Le prince d'Enrichemont, au contraire, toujours dans une mesure parfaite, disait tout ce qu'il fallait dire, et je ne sais comment, en étant si convenable, il trouvait le moyen de me choquer à tout moment. Quelquefois, en écoutant ces phrases si bien tournées, je regardais Mme de Nevers, et je voyais sur ses lèvres un léger sourire, qui me prouvait que le prince d'Enrichemont n'avait pas auprès d'elle plus de succès qu'auprès de moi. J'eus à cette époque un chagrin sensible. M. d'Herbelot se conduisit envers M. le maréchal d'Olonne de la manière la plus indélicate. Ils avaient eu à traiter ensemble une affaire relative au gouvernement de Guienne, et, après des contestations assez vives, mon oncle avait eu le dessous. Il restait quelques points en litige; mon oncle crut le moment favorable pour le succès; il intrigua et fit décider l'affaire en sa faveur. Je fus blessé au coeur de ce procédé.
Cependant les ballots, les paquets, remplirent bientôt les vestibules et les cours de l'hôtel d'Olonne, quelques chariots partirent en avant avec une partie de la maison, et M. le maréchal d'Olonne et Mme de Nevers quittèrent Paris le lendemain, ne voulant être accompagnés que de l'abbé Tercier. Tout Paris était venu dans la soirée à l'hôtel d'Olonne; mais M. le maréchal d'Olonne n'avait reçu que ses amis. Il dédaignait cette insulte au pouvoir, dont les exemples étaient alors si communs; il trouvait plus de dignité dans un respectueux silence. Je l'imite, mais je ne doute pas qu'à cette époque vous n'ayez entendu parler de l'exil de M. le maréchal d'Olonne comme d'une grande injustice et d'un abus de pouvoir fondé sur la plus étrange erreur.
Les affaires de M. le maréchal d'Olonne me retinrent huit jours à Paris. Je partis enfin pour Faverange, et mon coeur battit de joie en songeant que j'allais me trouver presque seul avec celle que j'adorais. Joie coupable! indigne personnalité! J'en ai été cruellement puni, et cependant le souvenir de ces jours orageux que j'ai passés près d'elle sont encore la consolation et le seul soutien de ma vie.
J'arrivai à Faverange dans les premiers jours de mai. Le maréchal d'Olonne se méprit à la joie si vive que je montrai en le revoyant; il m'en sut gré, et je reçus ses éloges avec embarras. S'il eût pu lire au fond de mon coeur, combien je lui aurais paru coupable! Lorsque j'y réfléchis, je ne comprends pas que M. le maréchal d'Olonne n'eût point encore deviné mes sentiments secrets; mais la vieillesse et la jeunesse manquent également de pénétration: l'une ne voit que ses espérances, et l'autre que ses souvenirs.