Avant la fin de la soirée, le Roi est venu deux fois à moi pour me dire qu'il ne fallait pas que M. de Talleyrand s'absentât longtemps, que la paix du monde dépendait de sa présence à Londres, et sur cela force éloges et gracieusetés. On n'a pas idée de ce qu'on nous montre, de tous côtés, de regrets obligeants qui ont l'air sincères.
Londres, 30 mai 1832.—M. de Talleyrand a reçu des lettres du Roi et de Sébastiani, écrites au moment du départ pour Compiègne: ils assurent qu'ils useront de tout leur crédit sur le roi Léopold pour le déterminer à se soumettre pleinement à la Conférence, afin de laisser aux Hollandais tout l'odieux du refus; mais ils veulent que M. de Talleyrand emporte ici l'évacuation d'Anvers, à laquelle ils ne veulent entendre qu'après que toutes les autres questions seront terminées. En apparence, les entêtements hollandais ne diminuent pas et le mauvais esprit se ranime en Belgique.
M. de Talleyrand partira aussitôt après l'arrivée de M. de Mareuil, et espère, avant cela, être arrivé à établir une certaine force armée qu'on appellerait l'armée combinée anglo-française et qui serait chargée de couper le nœud gordien.
Paris, 20 juin 1832.—J'attends M. de Talleyrand après-demain soir.
Je vois bien du monde maintenant: on m'assomme, à la lettre. Que d'absurdités, de fautes, de passions! Pauvre M. de Talleyrand! Dans quel gâchis et dans combien d'intrigues ne va-t-il pas tomber!
Du reste, l'état de choses actuel, que tout le monde condamne, doit nécessairement changer, au moins ministériellement; car le tollé contre le ministère est général et l'effroi se propage. La Vendée cependant touche à sa fin et on croit la duchesse de Berry sauvée: ce serait un point essentiel. Mais l'état du Cabinet est pitoyable; sa marche saccadée, hésitante, des gaucheries sans nombre, tout assure sa dissolution. On attend M. de Talleyrand pour frapper les grands coups: pauvre homme!
La vraie difficulté est dans le caractère du chef suprême. Que tout ceci est laid! Sébastiani s'en va chaque jour davantage; il m'a fait pitié hier; il se rend compte de son état et il en est profondément malheureux. Je vais ce soir avec lui à Saint-Cloud et je tremble qu'il ne tombe mort à côté de moi dans la voiture.
Wessenberg m'écrit de Londres que le ministère y est triste, inquiet, embarrassé de son triomphe et redoutant une chute prochaine. Je vois qu'en Angleterre on est inquiet de l'état de l'Allemagne: le Corps diplomatique se plaint ici du double jeu de Sébastiani à propos de ce qui se passe sur le Rhin. Bref, personne n'est content, personne n'est tranquille; c'est une singulière époque!...
Paris, 6 septembre 1832.—On écrit à M. de Talleyrand que les coquetteries qu'on avait faites à Pétersbourg avaient pour objet de détacher l'Angleterre de notre alliance; qu'on avait été jusqu'à proposer de remettre Anvers aux Anglais. Tout cela n'a pas pris, et la froideur a succédé aux gentillesses. Toutes les difficultés de la Conférence viennent maintenant de Bruxelles, où le mariage a exalté toutes les têtes et où ils se croient en état de forcer la main à la France[ [10].
Paris, 21 septembre 1832.—Il paraît que M. de Montrond est en espérance de Pondichéry et fort désireux d'y aller. Les amis de Sébastiani le disent entièrement rétabli depuis Bourbonne et naviguant avec adresse au milieu des écueils que rencontre sa route ministérielle.