Valençay, 23 octobre 1833.—La duchesse de Montmorency est toute fraîche sur Prague, à cause de ce que sa fille aînée lui en a conté. C'est Charles X qui a été mener ses deux petits-enfants à leur mère, à Leoben, précisément pour empêcher Mme la duchesse de Berry d'aller à Prague; il paraît que, de Leoben, elle retournera en Italie. M. le Dauphin et Mme la Dauphine n'ont pas voulu être du voyage[ [14].

On dit Charles X extrêmement cassé, Mme la Dauphine vieillie, maigrie, nerveuse, pleurant sur tout et toujours. Certes, quelque force d'âme qu'elle puisse avoir, ses infortunes ont été d'un genre à briser le cœur le plus haut et l'esprit le plus mâle: c'est, incontestablement, la personne la plus poursuivie par le sort que l'histoire puisse offrir.

M. de Blacas est le grand directeur de toute cette petite cour, et le plus opposé à ce que Mme la duchesse de Berry s'y établisse.

J'ai vu une lettre de M. Thiers, qui dit à propos de son mariage: «Mon grand moment approche; je suis agité, comme il convient, et j'aime ma jeune femme, plus qu'il ne convient, à mon âge; j'ai donc bien fait d'en finir à 35 ans plutôt qu'à 40, car j'en aurais été plus ridicule. Au surplus, peu m'importe; je sais mettre de côté les fausses hontes. Mais une chose m'est insupportable, c'est de livrer des êtres qui me sont chers aux indignités et à la malice du monde. Pour moi, je suis aguerri, mais je ne m'aguerrirai jamais et j'aurais cependant grand besoin de m'aguerrir pour les gens que j'aime. Il faut bien que le monde aille son train; il serait bien sot de vouloir qu'une si grosse machine changeât, pour soi, son éternelle marche.»

Je désire sincèrement que sa philosophie ne soit pas mise à de trop rudes épreuves, mais, comme dit le proverbe: «On est puni par où on a péché.»

Valençay, 3 novembre 1833.—Je ne suis pas peu surprise que le duc de Broglie n'ait pas écrit une seule fois à M. de Talleyrand; il m'a écrit trois fois sur des affaires privées, annonçant chaque fois une lettre pour M. de Talleyrand et cette lettre n'est jamais venue.

Mme Adélaïde a écrit deux fois, très bien, avec des désirs exprimés de voir M. de Talleyrand retourner à Londres, mais sans interpellation positive; je crois, cependant, qu'elle et le Roi le désirent bien davantage que M. de Broglie, et je crois qu'il faut s'en prendre à quelque intrigue entre lord Granville et lord Palmerston, si le désir du Roi n'est pas plus nettement exprimé jusqu'à présent.

M. de Talleyrand n'est décidé à rien; il y a tant d'inconvénients réels à entrer dans le mouvement actif de la politique, mais d'un autre côté, il y a tant d'inconvénients réels à rester en France, que, lors même que je voudrais donner un conseil, je ne saurais celui, qu'en conscience, dans l'intérêt bien entendu de M. de Talleyrand, je devrais lui offrir. Il est effrayé, et je le suis pour lui, de l'isolement, de l'ennui, de la langueur de la province ou de la campagne, mais il est convaincu aussi de l'impossibilité de Paris, où il porterait, aux yeux du public, une responsabilité politique dont il n'aurait ni l'intérêt, ni le pouvoir. Il ne se dissimule pas davantage la gravité et la complication des affaires qu'il retrouverait à Londres, augmentées par la nature des individus avec lesquels il se trouverait en rapport, des deux côtés de la Manche; enfin, il comprend à merveille qu'il peut reperdre sur une seule carte tout ce qu'il a si miraculeusement gagné depuis trois ans.

Il est fort agité de tout ceci, et je le suis pour lui encore plus que lui-même. C'est bien le cas de répéter, en nous l'appliquant, ce que disait M. Royer-Collard au mois de juin 1830, en parlant de la lutte entre le ministère Polignac et la France: «Une fin? sûrement. Une issue? Je n'en vois pas.»

Valençay, 10 novembre 1833.—M. de Talleyrand vient de recevoir des lettres de Broglie et du Roi Léopold. Le premier lui dit que le Roi des Pays-Bas fait la démarche à Francfort; que la confédération germanique et le duc de Nassau disent oui à la première sommation; qu'il est certain que Dedel recevra, d'ici à quinze jours, les instructions nécessaires pour rentrer activement dans la Conférence; que lui Broglie, ainsi que le Roi, désirent vivement que M. de Talleyrand soit à cette époque à Paris, pour y convenir de toutes choses; pour y apprendre, de plus, les détails de la Conférence de Münchengraetz sur les affaires d'Espagne, et pour retourner ensuite à Londres.