Mme de Montrond, qui avait divorcé d'avec son premier mari[ [24] pour épouser M. de Montrond, me racontait un jour, après son second divorce, et lorsqu'elle avait repris son nom d'Aimée de Coigny, que, se promenant, une fois, en phaéton avec M. de Montrond qui conduisait lui-même, elle admirait ses deux jolis chevaux anglais, louait la promenade, la voiture, le conducteur: «Quel triste plaisir», reprit-il, «c'est par deux jeunes tigres qu'il faudrait se faire traîner; les exciter, les dompter et les tuer ensuite.» C'est bien là le langage d'une nature insatiable.

Londres, 2 juillet 1834.—La Reine part décidément le 5; elle s'embarque sur le yacht Royal-George, que l'on va voir, par curiosité, ainsi que deux superbes bateaux à vapeur destinés à remorquer au besoin le yacht de la Reine. Tout le Yacht-Club doit l'escorter, ce qui couvrira la mer du Nord d'une charmante petite flottille. La Reine doit débarquer à Rotterdam, dans la journée du 6, et aller incognito le même soir chez sa sœur, la duchesse de Weimar, qui habite dans les faubourgs de la Haye. Je sais que le prince d'Orange doit s'y trouver, comme par hasard; la princesse d'Orange est en Allemagne chez sa sœur.

Londres, 3 juillet 1834.—Lord Grey est devenu extrêmement irritable et nerveux: hier, à dîner, chez lord Sefton, il était, comme on dit ici, tout à fait cross, parce qu'on dînait plus tard que de coutume, parce que lady Cowley, personne spirituelle et causante, mais grande tory, était là, et parce qu'enfin tout le monde était très paré pour aller au bal du duc de Wellington. Il est vraiment singulier qu'un homme de la position élevée et du très noble caractère de lord Grey, soit aussi sensible à des petitesses, et d'une susceptibilité nerveuse aussi puérile.

Le duc de Wellington a donné un fort beau bal, magnifique, brillant et très bien ordonné. Chacun avait fait de son mieux pour ne pas le déparer, et il m'a paru qu'on y avait réussi.

M. Royer-Collard m'écrit ceci: «L'aspect des élections est trompeur; elles sont en réalité beaucoup moins ministérielles qu'elles ne le paraissent; la prochaine session sera laborieuse; le Ministère s'y attend. Le grand nombre des coalitions est un symptôme très grave. Quelle doit être la violence des haines qui ont formé cette alliance!» Plus bas, il dit ceci: «On sait à peu près ce que dira ou fera une personne connue, dans des circonstances données: M. Dupin échappe à cette divination. La témérité de ses paroles ne se peut prévoir; elle est ici la même qu'à Londres, et elle rend impossible qu'il arrive jamais aux affaires.»

Londres, 4 juillet 1834.—La Reine a dit l'autre jour quelque chose qui a paru assez ridicule à la personne à laquelle elle l'a dit et que je comprends, moi, à merveille, probablement de par l'allemanderie, comme dirait M. de Talleyrand. Elle disait donc que, pendant les seize heures qu'elle a passées la semaine dernière à l'abbaye de Westminster, durant les grands oratorios qu'on y a exécutés, elle avait eu plus de temps et de recueillement pour réfléchir sur sa position et faire des retours sur elle-même qu'elle n'en avait dans l'habitude de sa vie, et qu'elle en avait retire et fait des découvertes: qu'elle avait trouvé, par exemple, qu'elle était plus attachée au Roi qu'elle ne le savait peut-être elle-même, qu'elle se croyait aussi plus nécessaire à son mari qu'elle ne l'avait supposé, et qu'elle avait compris, enfin, que sa vraie et seule patrie était désormais l'Angleterre; que tout cela lui rendait son départ particulièrement pénible, mais qu'elle avait cependant une consolation: c'était de penser que le Roi serait d'autant plus disposé à seconder un changement de ministère, qu'on ne pourrait pas supposer qu'il cédât à son influence à elle. Il y a beaucoup, et peut-être un peu trop de sincérité dans de pareilles ouvertures de cœur, mais en elles-mêmes, je trouve toutes ces pensées très naturelles, et je comprends parfaitement qu'elles aient été inspirées par les lieux et les circonstances indiqués plus haut.

Du reste, le Roi, de son côté, donne aussi d'assez étranges explications de ses regrets du départ de la Reine, qui deviennent, de moment en moment, plus vifs. C'est ainsi qu'il disait hier à Mme de Lieven: «Je ne pourrais jamais vous faire comprendre, Madame, tous les genres d'utilité dont la Reine est pour moi.» La rédaction est bizarre et pas mal ridicule. Le Roi a une goutte molle dans les mains, qui lui en rend l'usage difficile, l'empêche de monter à cheval, souvent d'écrire, le fait beaucoup souffrir quand il est obligé de donner un grand nombre de signatures, et le rend, pour les détails les plus intimes, dépendant de son valet de chambre. Tous ses beaux projets de reprendre la vie de garçon et de se divertir à tort et à travers, il n'en est plus question, et si peu, que le Roi a fini ses épanchements à Mme de Lieven en lui disant qu'aussitôt la Reine partie, il allait s'établir à Windsor, pour n'en pas sortir, et y vivre en ermite, jusqu'au retour de la Reine.

Le départ de cette Princesse, qui a lieu demain matin à Wolwich, sera vraiment magnifique, puisque, outre son vaisseau, les deux grands bateaux à vapeur et tout le Yacht Club, le Lord-maire, avec toutes les corporations de la Cité, dans leurs barges de gala, accompagneront la Reine, pour lui faire honneur, jusqu'à l'endroit de la rivière où la juridiction finit. On dit aussi qu'une flottille hollandaise doit venir à sa rencontre.

Almacks, le célèbre Almacks[ [25], qui depuis vingt ans fait le désespoir du petit monde, l'objet de l'émulation et des désirs de tant de jeunes personnes de la province; Almacks, qui donne ou refuse le brevet de la mode; Almacks, gouvernement absolu par excellence, modèle du despotisme et du bon plaisir de six dames les plus exclusives de Londres; Almacks, comme toutes les institutions modernes, porte en lui le germe de sa destruction. Après le relâchement dans sa police intérieure, est venue une violation de ses privilèges, puisque le duc de Wellington a osé donner un bal le mercredi, jour sacré, voué exclusivement à Almacks; et enfin la désunion et les conflits de juridiction s'étant élevés dans le Conseil des six, nous sommes menacés de voir crouler, avec la Constitution de l'État et celle de l'Église, si ébranlées en ce moment, cet Almacks où les jeunes personnes trouvaient des maris, les femmes un théâtre pour leurs prétentions, les romanciers les scènes les plus piquantes de leurs récits, les étrangers leurs données sur la société, et tout le monde enfin un intérêt plus ou moins avouable pendant la saison par excellence.

C'est lady Jersey qu'on accuse d'avoir été l'esprit subversif. Les chefs d'accusation contre elle sont nombreux: s'être refusée à l'admission de nouvelles patronnesses, qui, plus jeunes et plus gaies que les anciennes, auraient ranimé la mode qui pâlit; avoir donné avec une facilité très coupable des billets à des gens peu élégants; avoir soustrait ses listes à l'investigation de ses collègues, et, après avoir elle-même introduit du pauvre monde à ces bals, les avoir décriés; ne s'y être plus rendue elle-même, malgré sa qualité de patronnesse; avoir décidé le duc de Wellington à donner une fête un mercredi; avoir voulu forcer les autres patronnesses à remettre Almacks à un autre jour; et enfin, non contente d'avoir bouleversé ainsi toutes les traditions les plus sacrées de l'institution, d'avoir écrit un billet, ou plutôt un manifeste arrogant et ridicule, à la spirituelle lady Cowper, pour se plaindre qu'au mépris de ses intentions, Almacks eût eu lieu concurremment avec le bal du duc de Wellington, et pour menacer le Comité de son indignation et de sa retraite! On s'attend qu'à la première réunion de ces dames, il y aura un beau tapage féminin. J'avoue que s'il y avait là une tribune pour le public, j'y porterais ma curiosité.