Il faut convenir que lady Jersey porte l'aveuglement de sa vanité au delà de toutes les bornes: un manque complet d'esprit, une origine bourgeoise[ [26], des richesses mal gouvernées, un mari trop doux, une beauté plus conservée que parfaite, une santé inaltérable, une activité fatigante, lui ont persuadé qu'elle avait assez d'argent pour se passer toutes ses fantaisies, assez de beauté pour désespérer ou combler les désirs de tous les hommes qui l'environnent, assez d'esprit pour gouverner le monde, et assez d'autorité pour être toujours, partout et sans concurrence, la première, dans la faveur des Princes, dans la confiance des hommes d'État, dans le cœur des jeunes gens, dans l'opinion même de ses rivales. Elle se croit une existence incontestable en supériorité, qui rendrait la modestie oiseuse et la ferait paraître de l'hypocrisie; aussi elle s'en dispense parfaitement. Elle parle de sa beauté, qu'elle détaille avec complaisance, comme de celle de la fameuse Hélène des Troyens; son esprit, sa vertu, sa sensibilité, tout a son tour; sa piété même arrive correctement le dimanche et finit le lundi; sans mesure, sans esprit, sans générosité, sans bienveillance, sans grâce, sans droiture, sans dignité, elle est moquée ou détestée, évitée ou redoutée; à mon gré, une mauvaise personne pour le cœur, une sotte personne pour l'esprit, une dangereuse personne pour le caractère, une fatigante personne pour la société, mais au demeurant, comme on dit, la meilleure fille du monde.
Londres, 6 juillet 1834.—Les démentis un peu rudes qui ont été échangés à la Chambre des Communes entre M. Littleton, secrétaire pour l'Irlande, et M. O'Connell, n'ont pas eu bien bonne grâce et ont mis l'indiscrétion du premier et le manque de délicatesse du second fort au jour! On s'attendait qu'après de pareilles scènes, il y aurait une petite explication armée entre les deux champions, et que M. Littleton donnerait sa démission ou serait congédié. Mais l'épiderme politique n'est ni bien fin ni bien sensible; le calus se forme trop vite dans les habitudes parlementaires; l'ambition et l'intrigue détrônent promptement toute délicatesse, parfois tout honneur.
M. Stanley, dans l'éternelle question du clergé d'Irlande, a fait encore un grand discours avant-hier, et pour le coup en cassant les vitres, et en jetant le gant au ministère, dont il faisait naguère partie. C'était si naturel à prévoir que je me suis émerveillée de la niaiserie des ministres et de leurs amis, qui soutenaient, à perdre haleine, que M. Stanley resterait leur ami et leur défenseur, après sa retraite comme avant. Comme s'il n'y avait d'autres liens parmi les hommes politiques que celui d'une ambition commune!
Le ministre de Naples a cru devoir se rendre chez don Carlos près duquel il a été appelé, mais bien décidé à ne pas préjuger les intentions de sa Cour et à ne donner à don Carlos que le titre de «Monseigneur»; mais, arrivé à Gloucester-Lodge, il a été solennellement introduit auprès du Prince, qui se tenait debout, au milieu de toute sa Cour, les Princesses à ses côtés, si noires, si laides, avec des yeux si africains, que le pauvre vieux Ludolf s'est troublé et qu'entendant tout le monde crier «le Roi» et voyant ces quatre terribles yeux noirs de bêtes féroces féminines se fixer sur lui avec fureur, il a cru que, s'il se bornait au «Monseigneur», il verrait son heure dernière, ce qui lui a fait donner du Roi et de la Majesté à tour de bras, heureux d'être échappé sain et sauf de cette tanière!
La princesse de Lieven nous a fait passer une très agréable journée, hier, à la campagne. La société était de bonne humeur et de bon goût: la Princesse, lady Clanricarde, M. Dedel, le comte Pahlen, lord John Russell et moi. Le temps était superbe, à deux pluies d'orage près, que la compagnie a prises en bonne humeur. Nous avons dîné à Burford-Bridge, jolie petite auberge au pied de Box-Hill, que la chaleur ne nous a permis de gravir qu'à moitié. Nous avons aussi visité the Deepdene[ [27], campagne de M. Hope, qui mérite bien son nom: la végétation est belle, mais le lieu est bas et triste; la maison a des prétentions égyptiennes grotesques et laides.
Denbies[ [28] à M. Denison, où nous avons été ensuite, est admirable de position; la vue est riche et variée, mais la maison est peu de chose, du moins à l'extérieur. Tout ce côté-là est assez pittoresque et même beaucoup pour être si près d'une grande ville comme Londres. La partie sans contredit fut agréable, et le souvenir m'en plaît.
Londres, 7 juillet 1834.—Le duc de Cumberland annonce l'intention d'aller chez don Carlos, ce qui déplaît fort au Roi. Le duc de Gloucester en serait tenté aussi, mais il n'a pas voulu y aller sans prévenir le Roi, qui l'a prié de n'en rien faire.
Voici exactement ce qui s'est passé entre l'infant don Carlos et le duc de Wellington. L'Infant avait d'abord envoyé l'évêque de Léon au Duc, auquel il a paru un gros prêtre assez commun, mais avec plus de bon sens que le reste de la compagnie. L'évêque a engagé le Duc à venir voir son maître et à lui donner ses avis. Le Duc a décliné de donner des avis sur une position dont les détails et les ressources lui étaient inconnus, mais il n'a pas cru pouvoir refuser d'aller chez don Carlos. Il y a été, et le singulier dialogue suivant s'est passé entre eux:
DON CARLOS.—Me conseillez-vous d'aller, par mer, rejoindre Zumalacarreguy en Biscaye?
DUC de WELLINGTON.—Mais avez-vous les moyens de vous y transporter? (Point de réponse...) Avez-vous un port de mer à vous, où vous soyez sûr de pouvoir débarquer?