Je suis partie, ne sachant rien de plus, et je suis allée avec la duchesse-comtesse de Sutherland et la comtesse Batthyány, passer la matinée à Bromley-Hill, ravissante maison de campagne, où lord Farnborough, ancien ami de M. Pitt, vit habituellement, uniquement occupé de cette charmante demeure, belle par sa situation, ses beaux ormes, ses fleurs, ses eaux superbes, son bon goût parfait, et un soin extrême. Nous avons été ravis de ce charmant établissement, et c'est avec regret que nous sommes rentrés dans la fumée et la politique de Londres.
On n'y savait rien de plus sur le grand événement du jour, si ce n'est le simple fait du message du Roi à lord Melbourne, sans qu'on eût encore rien appris sur ce qui s'était dit entre le Roi et lui. Nous avons été le soir chez lord Grey que nous avons trouvé en famille. Ses enfants m'ont paru abattus, sa femme en irritation, lui seul gai, simple, amical, avec ce maintien plein de noblesse et de candeur qui lui est propre, et qui a quelque chose de fort touchant. Il nous a dit, très naturellement, qu'à travers une série de difficultés et de désagréments sans cesse renaissants depuis le début de la session, le dernier fait de l'imprudente bêtise de M. Littleton, si faiblement expliquée par lord Althorp aux Communes, rendait la démission de M. Littleton insuffisante, et la sienne et celle de lord Althorp nécessaires.
Il m'a semblé, que, dans la famille de lord Grey, la grande haine était contre M. Stanley, dont la retraite, suivie d'un si rude discours, a, de fait, porté au ministère un coup dont l'incident Littleton n'a été que la dernière crise. Les Communes, peu satisfaites de ce que leur a dit lord Althorp à ce sujet, se sont fractionnées en de trop fortes minorités pour n'avoir pas prouvé leur mécontentement, et c'est ce qui a fixé les longues incertitudes de lord Grey. Il nous a semblé content de l'effet produit par l'explication qu'il venait de donner de toute sa conduite à la Chambre des Pairs.
M. Ward, son gendre, est venu lui porter des nouvelles de la Chambre des Communes, où il paraissait que les explications de lord Althorp auraient été reçues assez froidement. L'impression y était qu'outre lord Grey et lord Althorp, MM. Abercromby, Grant et Spring-Rice s'étaient également retirés du ministère; à quoi lord Grey a repris que cela n'était pas exact, qu'il n'y avait que lui et lord Althorp qui eussent réellement donné leurs démissions, et à telles enseignes, que le Chancelier, à la Chambre des Pairs, avait même dit qu'il ne comptait point quitter, et qu'il ne rendrait les Sceaux que sur un ordre formel du Roi. A cela, je me suis permis de demander si la retraite du premier ministre n'entraînait pas, nécessairement, celle de tous les autres membres du Cabinet: «—En droit, oui, mais en fait, non;» m'a dit lord Grey, «mais vous avez raison, c'est l'usage habituel. A vrai dire, mon administration est dissoute; cependant, ces Messieurs, individuellement, peuvent rester dans le nouveau Cabinet.» Sa réponse était évidemment gênée et embarrassée.
Nous avons été ensuite chez lord Holland; il était infiniment plus abattu que lord Grey, fort irrité de l'attaque que le duc de Wellington avait faite contre le Cabinet, au Parlement, et qu'il qualifiait de mauvais goût et de méchant esprit. Il a dit que les Tories semblaient tout préparés à recueillir la succession, mais qu'il espérait que le discours du Chancelier les dégoûterait de la tâche en leur montrant les difficultés énormes; que, d'ailleurs, «on ne se mettait pas à table sans être invité à s'y placer», et que, jusqu'à présent, le Roi n'avait point appelé les Tories, qu'il avait fait chercher lord Melbourne, mais que, néanmoins, il ignorait ce qui s'était dit entre eux.
Sur notre question de savoir si le Cabinet était entièrement ou seulement partiellement dissous, lord Holland a dit que le Roi devait se croire sans ministres, et que lui, lord Holland, quoique n'ayant pas donné sa démission, se regardait cependant comme out of office. Il règne sur cette question une incertitude qui prouve l'attachement de ces Messieurs à leurs places et la répugnance qu'ils éprouvent à les quitter. Lord Melbourne est arrivé pendant que nous étions là, nous nous sommes retirés par discrétion, guère plus avancés à la fin de la journée qu'à son début.
Il paraît que rien ne s'éclaircit en Espagne. Le choléra y répand un effroi dont la Régente essaye de profiter pour se séquestrer dans un moment qu'on dit être embarrassant pour elle. Il est fâcheux pour cette Princesse de s'être déconsidérée aux yeux d'un public, dont il serait si désireux pour elle d'obtenir l'estime et la bienveillance. Le choléra et la retraite de la Reine jettent un grand décousu dans la marche des affaires et du gouvernement. On parle de changer le lieu de rassemblement des Cortès.
On assure que l'infant don Francesco, resté à Madrid avec sa femme, l'infante Carlotta, sœur de la Régente, mais brouillé avec elle, songe, à l'instigation de son épouse, à s'assurer la Régence, et même peut-être plus que cela. La guerre civile est toujours très vive dans le nord de l'Espagne; il est impossible de prévoir ce qu'un tel état de choses, dans la position particulière des acteurs principaux, pourra amener pour le midi de l'Europe.
Londres, 11 juillet 1834.—Le Roi, en faisant chercher, avant-hier, lord Melbourne, lui a parlé de son désir d'arriver à un ministère de coalition, et l'a prié de s'en occuper, mais lord Melbourne a dû, hier matin, écrire au Roi que pareille tâche lui était impossible. En même temps, lord Brougham, qui ne cache pas son désir de rester aux affaires et de les diriger, a écrit aussi au Roi, pour lui dire que rien n'était plus aisé que de reconstruire une nouvelle administration avec les débris de l'ancienne, et de continuer à gouverner dans le même système. Deux Tories principaux dans leur parti ont dit à Mme de Lieven que s'ils étaient appelés par le Roi, ils accepteraient, que leur plan était fait et à la question de savoir s'ils ne s'effrayaient pas de dissoudre la Chambre des Communes et d'en appeler une autre, ils ont dit qu'ils ne dissoudraient pas, parce qu'ils resteraient, à ce qu'ils croyaient, maîtres de la Chambre actuelle, toute mauvaise qu'elle est. Ils se sont aussi fort bien expliqués sur l'alliance avec la France, et particulièrement sur M. de Talleyrand, dont le système conservateur leur inspire confiance, au point, disent-ils, que c'est le seul ambassadeur français qui puisse leur convenir.
Hier, à dîner, chez nous, il n'y avait que quelques débris du ministère déchu; on parlait assez librement de ce qui a amené la catastrophe, qu'il faut rattacher à une série de petites trahisons intestines, ou, comme disait lady Holland, à de grandes trahisons.