Lord Brougham, que lord Durham qualifiait, avec raison peut-être, de fourbe et de fou, paraît être le grand coupable. Il a entretenu une correspondance secrète avec le marquis de Wellesley, vice-Roi d'Irlande, pour l'engager à faire à lord Grey des rapports, qui, différents des précédents, devaient le déterminer à abandonner le «Bill de coercition». D'un autre côté, la consultation demandée aux juges d'Irlande sur l'état du pays, et sur les mesures convenables à adopter, n'ayant pas été telle que la désirait le Chancelier, n'est jamais parvenue à lord Grey et paraît avoir été supprimée; les indiscrétions de M. Littleton, le manque d'énergie de lord Althorp, les difficultés des choses en elles-mêmes, tout cela réuni a fixé les irrésolutions de lord Grey, qui était décidé depuis longtemps à ne pas affronter la session prochaine du Parlement. Il voulait se retirer après celle-ci, mais en choisissant ses successeurs. Je crois qu'il est sincèrement aise d'être hors de la bagarre, mais qu'il regrette d'avoir quitté sur un terrain miné par la trahison et sans savoir en quelles mains va tomber le pouvoir. Il est plein de dignité, mais sa femme regrette avec irritation toutes les ressources que le ministère offrait pour établir ses enfants.
Lady Holland est abattue et regrette le bien-être que le duché de Lancastre procurait à son propre individu. Lord Holland parle de tout ceci avec un mélange de bonhomie, d'insouciance, de chagrin et de gaieté, qui est rare, drôle et surprenant.
Personne ne sait, ne prévoit, ni ne présume même ce qui résultera de toute cette crise.
Le Roi est à Windsor, assez petitement entouré de parents légitimes et illégitimes qui n'ont ni esprit ni consistance, qui ne sont, d'ailleurs, pas d'accord entre eux, et dont on ne saurait compter l'influence, ni dans un sens, ni dans l'autre. La présence de la Reine aurait eu plus d'importance, mais je suis heureuse de penser que par son éloignement elle échappe à toute responsabilité. Le Roi en avait la prévision, qu'il a plusieurs fois manifestée, et elle-même se consolait de le quitter par la pensée de ne pouvoir être accusée d'influencer à distance les décisions royales.
Londres, 13 juillet 1834.—Il est évident que, dans cette semaine, il y a eu des dupes de différents côtés. Les plus surpris, les plus déroutés sont sans doute les conservatifs: ils se sont toujours imaginé, et le public avec eux, que le Roi, trop faible pour renvoyer son ministère, serait cependant charmé d'en être débarrassé et saisirait avec empressement le premier joint pour rappeler les Tories, et cependant les heures et les jours se passent sans qu'on les demande.
J'ai dîné hier avec eux; ils avaient, évidemment, l'apparence de gens désappointés et le duc de Wellington, qui était mon voisin à table, chez lady Jersey, en a causé tout librement avec moi. J'ai été parfaitement de son avis sur le résultat inévitable de la conduite du Roi. Lord Grey était le dernier échelon entre l'innovation et la révolution, et le Roi laissant échapper une occasion naturelle et décente, sans remonter l'échelle, sautera infailliblement la dernière marche qui le sépare de l'abîme destiné à engloutir le sort de la Royauté, du pays; le retentissement d'un pareil événement sera incalculable en Europe.
Quelqu'un qui dînait, hier, dans le camp opposé, m'a rapporté que les Whigs se croyaient sûrs que le Roi était venu en ville pour laisser lord Melbourne libre de composer un ministère à sa guise, puisqu'il avait refusé d'en former un de coalition. Ce qui confirmerait cette supposition, c'est que plusieurs membres influents des Communes ont rendez-vous ce matin, chez lord Melbourne. Il paraît que la question est de savoir si on conservera ou si on abandonnera les clauses sévères du «Bill de coercition» sur l'Irlande. Lord Melbourne veut les conserver, mais alors il faut se passer de lord Althorp, qui semble cependant être le seul qui puisse diriger la Chambre des Communes. Il est probable que la journée actuelle dissipera tous les doutes, et que demain on aura une administration recomposée, ou du moins rajustée, replâtrée et d'avance frappée à mort. Ce que j'ai cru depuis longtemps et dit quelquefois, semble s'être vérifié.
Sir Herbert Taylor, le secrétaire particulier de George III et l'homme qui, jadis, avait inspiré une grande passion à la belle princesse Amélie, réputé insignifiant sous le feu Roi George III, cité et estimé sous George IV pour sa discrétion, remplit encore les mêmes fonctions sous le Roi actuel. Je l'ai toujours soupçonné d'être un ami dévoué des Whigs et surtout de lord Palmerston. Il était le seul, à Windsor, auquel le Roi, dans ses jours de crise, ait pu parler, et par lequel d'ailleurs, toutes les communications aient pu passer; c'est à ses inspirations et à son travail sourd et cependant actif, et depuis longtemps préparé, qu'on s'en prend maintenant de ce qui se passe.
Les dires se détruisent en se succédant; l'esprit se fatigue d'une curiosité qui n'est ni satisfaite ni justifiée. On revient sur l'assurance que lord Melbourne aurait liberté entière de former un ministère à sa guise. On dit que le Roi, qui, décidément, n'a pas quitté Windsor, a envoyé sir Herbert Taylor chez sir Robert Peel.
On dit aussi dom Pedro mort et don Carlos parti. Enfin, la cité et les clubs sèment, à l'envi, pour passer le temps, je suppose, les nouvelles les plus bizarres et les plus contradictoires. On finit par ne plus rien croire, par ne guère écouter et par attendre assez patiemment, dans une sorte de lassitude, que la gazette proclame, officiellement, le successeur du lourd et dangereux héritage du ministère.