Pendant ce temps, lord Grey va faire des dîners de gourmand à Greenwich; il y porte le poids de sa déchéance et de la perfidie de ses amis, Mme de Lieven celui de son brillant exil, et M. de Talleyrand les tiraillements d'une ambition encore vivace et d'une attention fatiguée. Lord Grey a fort bien dit, l'autre jour, en faisant ses adieux au Parlement, qu'à son âge de soixante-dix ans, on pouvait avec une certaine fraîcheur d'esprit conduire encore fort utilement les affaires, en temps ordinaire; mais qu'il fallait, à une période aussi critique que celle-ci, toute l'activité et l'énergie qui n'appartenaient qu'à la jeunesse.
Cette vérité, j'en ai fait l'application fort près de moi, et j'ai senti que, dans une carrière publique, il fallait surtout s'appliquer à choisir un bon terrain de retraite, à n'en pas perdre l'à-propos, et à quitter ainsi la scène politique de bon air et de bonne grâce, afin d'emporter encore les applaudissements des spectateurs et d'éviter leurs sifflets.
Londres, 14 juillet 1834.—On écrivait ce matin de Windsor à Londres, pour savoir des nouvelles. Le silence observé par le Roi était absolu, et dans les longues promenades avec sa sœur, la princesse Auguste, ou avec sa fille, lady Sophia Sidney, toute conversation politique était soigneusement évitée et la pluie, le beau temps, le voyage de la Reine, les seuls sujets traités.
Le voyage de la Reine a éprouvé quelques embarras. Lord Adolphus Fitzclarence, qui n'est pas, à ce qu'il semble, un marin fort habile, n'a pu trouver aisément son chemin; le yacht royal prenait d'ailleurs trop d'eau. Heureusement que le duc et la duchesse de Saxe-Weimar, le prince et la princesse des Pays-Bas, ayant été sur un steamer hollandais à la rencontre de la Reine, celle-ci a pu passer à leur bord avec sa femme de chambre et se rendre directement à la Haye; la suite a eu de la peine à gagner Rotterdam.
Il est très heureux, à ce qu'il paraît, que la Reine ait pu éviter cette dernière ville, où l'irritation contre l'Angleterre est assez vive pour qu'on ait voulu y préparer un vilain charivari à la pauvre Reine. Il était convenu, ici, qu'elle ne verrait ni le Roi, ni la Reine des Pays-Bas, condition fortement imposée par le Roi d'Angleterre; on parlait cependant d'une rencontre fortuite qui pouvait avoir lieu au château du Loo.
Sir Herbert Taylor ayant été le point de mire de bien des gens dans ces derniers jours, il en a été question dans beaucoup de conversations, et j'ai appris ainsi que lorsqu'on le proposa pour secrétaire intime à Georges III devenu aveugle, on pensa en même temps en faire un Conseiller privé. George III se mit en grande colère contre une pareille idée, et, devant tous ses ministres, il dit à M. Taylor: Remember, Sir, that you are to be my pen, and my eye, but nothing else; that if you should presume, but once, to remember what you hear, read or write, to human opinion of your own, or to give an advice, we would part for ever. En effet, sous George III et plus tard sous George IV, M. Taylor n'a jamais été qu'une sorte de mannequin, sans oreilles pour écouter, sans yeux pour voir, sans mémoire pour se souvenir. On dit qu'il n'en est plus de même maintenant, quoique les apparences soient toujours celles de la plus grande réserve et discrétion. Il m'a été dit, aussi, à cette occasion, que George III, jusqu'au jour de sa cécité, ne s'était jamais servi de secrétaire, pas même pour faire les enveloppes ou cacheter ses lettres. Sa correspondance était aussi étendue que secrète: il savait toutes les nouvelles de la société, toutes les intrigues politiques, et quand il était mécontent de ses ministres, ou en méfiance de quelques-unes de leurs mesures, il lui est arrivé de consulter en cachette l'opposition. Il n'était jamais pris au dépourvu; il connaissait l'opinion publique et joignait à beaucoup d'instruction beaucoup de tenue et de dignité.
Depuis avant-hier, le bruit s'est répandu que don Carlos avait quitté furtivement Londres, et qu'il avait déjà touché le sol français lorsqu'on le supposait indisposé à Gloucester-Lodge; cependant, ce fait, qui est généralement admis, n'est point encore démontré. Ce qui en fait douter, c'est que M. de Miraflorès le soutient vrai, et se vante d'y avoir fait entraîner don Carlos par un agent à sa solde, qui aurait décidé ce malheureux Prince à cette démarche, pour le livrer ainsi au premier poste espagnol, qui en ferait courte justice; cette singulière et atroce vanterie, dans la bouche de tout autre, il faudrait la prendre au sérieux, mais M. de Miraflorès est aussi fat en politique qu'en galanterie, et il est très permis de douter de l'histoire en elle-même, ou bien de supposer que l'agent, censé avoir mystifié le Prince, n'a peut-être mystifié que le diplomate.
Hier au soir, la convenance, l'intérêt, la curiosité, l'affection, enfin les bons et les mauvais sentiments, avaient conduit un nombre inaccoutumé de personnes à la soirée du dimanche, supposé être le dernier de lady Grey. On y disait, à mots couverts, mais de façon cependant à laisser bien peu de doutes, que lord Melbourne était revenu de Windsor premier ministre, et maître de former, avec les éléments du premier Cabinet, une nouvelle administration dans laquelle lord Grey, seul, ne rentrerait pas. C'est monter en scène avec une vilaine couleur de trahison pour les uns; c'est, pour l'autre, en sortir avec la triste figure d'une dupe; c'est, de la part du Roi, préférer, par faiblesse, un replâtrage à quelques jours d'énergie, difficiles sans doute, mais dignes au moins, et certainement salutaires pour le pays. Les Tories ne lui pardonneront jamais d'avoir reculé, et la postérité le condamnera pour sa faiblesse.
Il semblait, hier au soir, que tout se fût tout à coup amoindri, affaissé et sali dans cette grande Angleterre; le Corps diplomatique se fractionnait en groupes d'expressions frappantes: la nouvelle Espagne, le nouveau Portugal, la Belgique à peine ébauchée, tout ce qui a besoin du désordre et de la faiblesse des grandes puissances pour se sauver des mauvaises conditions de son origine, regardaient lord Palmerston avec des regards d'angoisse qui, bientôt, et lorsqu'on a supposé qu'il restait aux affaires, se sont changés en regards d'amour et de triomphe; le mépris, joint à la haine, contractait toutes les fibres de la princesse de Lieven; l'ambassadeur de France, qui n'est ni rétrograde, comme le Nord, ni propagandiste comme l'Angleterre, semblait plus soucieux qu'irrité, plus affligé qu'étonné, et comme arrivé au point où, le rôle des honnêtes gens finissant, le sien devait se terminer, et où l'heure d'une retraite convenable et décente avait sonné. Les Anglais, eux-mêmes, paraissaient humiliés, et point dupes de l'apparence de modération sous laquelle on cherche à cacher sa faiblesse. En effet, le replâtrage actuel conduira, un peu plus lentement, mais par une décomposition aussi absolue, vers la destruction, qu'aurait pu le faire l'arrivée, de plein saut, au pouvoir, de lord Durham et de M. O'Connell.
Plus on scrute la conduite de lord Brougham dans tout ceci, et plus on est frappé de l'indélicatesse de sa nature; le vieux et grave lord Harewood lui ayant demandé avant-hier où on en était, et si le ministère se recomposait, le Chancelier lui a répondu: «Où nous en sommes? Et où voulez-vous que nous en soyons, lorsque, dans un moment aussi critique que celui-ci, on a à traiter avec des hommes qui imaginent de venir vous parler de leur honneur? Comme si l'honneur avait quelque chose à faire dans un moment pareil.»