Le choléra continue ses ravages à Madrid: il atteint surtout les classes élevées et particulièrement les femmes. Il reparaît aussi, quoique légèrement, à Paris et à Londres.

Londres, 13 août 1834.—Le «Bill sur les dîmes d'Irlande» a été rejeté, comme on s'y attendait à la Chambre des Pairs, à une si grande majorité qu'il est difficile de créer assez de nouveaux Pairs pour changer la balance. Et cependant comment se figurer la prochaine session s'ouvrant avec la même Chambre Haute et avec le même ministère? Celui-ci déclare ne vouloir pas quitter la partie, ne compter pour rien la Chambre des Pairs, marcher uniquement avec les Communes et ne se soucier ni du Clergé, ni de la Pairie, et probablement fort peu de la Royauté. Ce sera à celle-ci de se prononcer. Hélas! elle est bien peu éclairée!

Lord Grey me disait qu'il ne partageait pas l'opinion du Chancelier, qui ne voulait voir d'autres obstacles que ceux venant de la Chambre Haute; il croit qu'il y en aura aussi de très vifs aux Communes où M. Stanley, l'ex-ministre, se prépare, dit-on, à faire la guerre la plus acharnée à l'administration actuelle. Lord Grey s'est abstenu de paraître à la Chambre des Pairs; il a cru qu'il serait peut-être obligé de parler, et que, ne pouvant s'empêcher d'exprimer son aversion pour l'alliance du Cabinet avec O'Connell, il aurait fait évidemment un tort au ministère dont il ne veut pas être coupable.

Londres, 14 août 1834.—Les Grands d'Espagne ont, à ce qu'il paraît, le ton fort libre et fort dégagé avec leurs souverains, avec lesquels ils fument des cigares et dont, souvent, ils achèvent ceux commencés: le duc de Frias, jadis ambassadeur ici, distrait, bizarre, ridicule et ne se gênant avec personne, est revenu, il y a quelque temps, passer quatre jours à Londres; il a voulu aller au Lever du Roi et, approchant sa grotesque petite figure, il a dit au Roi: «Vous devez me connaître.» Le Roi, qui d'abord ne se souvenait pas trop de lui, et choqué de cette façon dégagée, répondit: «Non, je ne vous connais pas.—J'étais ambassadeur ici quand vous n'étiez que duc de Clarence,» répliqua le petit Duc. Sur quoi le Roi, presque en colère et faisant un geste pour le faire passer, répéta vivement: «Non, non, je ne vous connais pas.» Et, s'adressant au ministre des Pays-Bas qui suivait, il lui demanda tout haut: «Quel est cet arlequin?» Cela a fait une assez drôle de scène.

Londres, 18 août 1834.—Depuis plusieurs jours, soumise à l'influence cholérique qui domine à Londres, vivement agitée de la maladie de mes amis, importunée de tous les préparatifs de mon prochain départ, j'ai négligé mes notes. J'aurais voulu y retracer quelques-uns de mes derniers souvenirs de Londres, qui se sont obscurcis par la maladie, l'inquiétude, les regrets, mais qui ne m'en sont pas moins précieux.

J'ai vu le duc de Wellington et lord Grey me dire adieu avec une expression d'amitié et d'estime qui m'est très honorable. Je laisse ce dernier, cherchant, pour échapper à des retours pénibles sur lui-même, à se faire quelque illusion sur la marche trop rapide des affaires du pays; il les a mises dans une voie dont ses successeurs accélèrent la pente.

Le duc de Wellington voit les choses aussi sombres qu'elles le sont, mais décidé à lutter jusqu'à la dernière minute, il ne sait pas ce que c'est que le découragement; non pas qu'il veuille faire de l'opposition à toutes les propositions du ministère, non pas que, systématiquement, il veuille entraver l'administration et arrêter les rouages du gouvernement; il est trop honnête homme pour cela; mais il croit de son devoir, et de celui de la Chambre Haute, de se placer comme une digue et une barrière protectrice des bases anciennes et fondamentales de la Constitution. La personnalité du Roi est un obstacle à presque toutes les chances de salut; le successeur, une enfant, présente encore plus d'inconvénients peut-être, et d'autant plus, que sa mère, Régente future, paraît joindre beaucoup d'obstination à des idées fort étroites.

Il est impossible de ne pas songer avec effroi à l'avenir de ce grand pays, si brillant encore, si fier, il y a quatre ans, quand j'y suis arrivée, si terni aujourd'hui que je le quitte, peut-être pour toujours.

Je n'admets pas la chance d'y voir revenir M. de Talleyrand: trop de bonnes raisons se pressent pour l'en détourner; je les ai détaillées dans une lettre que je lui ai écrite et qui peint assez exactement sa position, aussi je veux, pour la conserver, l'insérer ici:

«J'ai de grands devoirs à remplir envers vous; je n'en suis jamais plus pénétrée que lorsque votre gloire me paraît compromise. Je vous irrite parfois un peu en vous parlant, je me tais alors, avant d'avoir dit toute ma pensée, toute la vérité. Permettez-moi donc de vous l'écrire, et veuillez passer sur ce que les mots pourraient avoir de déplaisant, en faveur du dévouement consciencieux qui les dicte. Sans prétendre, d'ailleurs, m'attribuer une grande part d'intelligence, je ne puis la croire bornée, lorsqu'il s'agit de vous que je connais si bien et dont je suis placée pour juger les difficultés et apprécier les embarras. Ce n'est donc pas légèrement que je vous engage à quitter les affaires et à vous retirer de la scène où une société en désordre se donne tristement en spectacle. Ne restez pas plus longtemps à un poste où vous seriez, nécessairement, appelé à démolir l'édifice que vous avez soutenu avec tant de peines. Vous savez à quel point j'éprouvais, dès l'année dernière, des craintes, en vous voyant revenir en Angleterre. Je pressentais tout ce que votre tâche, avec les instruments donnés, pouvait vous préparer de dégoûts; mes prévisions, convenez-en, se sont réalisées en grande partie. Cette année-ci la question s'est encore aggravée de mille incidents fâcheux: songez aux circonstances dont vous seriez entouré! Et permettez-moi de vous les signaler. Que voyons-nous en Angleterre? Une société divisée par l'esprit de parti, agitée par toutes les passions qu'il inspire, perdant chaque jour de son éclat, de sa douceur, de sa sûreté; un Roi sans volonté, principalement influencé par celui de ses ministres dont vous avez le plus à vous plaindre; et ce ministre, léger, présomptueux, arrogant, n'ayant pour vous aucun des égards que votre âge et votre position exigent, quelles entraves ne met-il pas aux affaires? Sa pensée unique est de faire triompher ses propres idées, bien loin de s'éclairer des vôtres; il vous promène d'incertitudes en incertitudes, vous jette dans la contradiction, l'ignorance et le vague, fait à côté de vous les affaires qu'il devrait faire avec vous, et se glorifie ensuite du succès de sa fausseté ou de son dédain. Est-ce avec un pareil homme que vous conserveriez plus longtemps l'attitude imposante qu'il vous convient de garder? Ne sentez-vous pas qu'elle est déjà changée dans le fond, qu'elle ne tarderait pas à l'être aux yeux du public? Croyez-vous, d'ailleurs, que le rôle d'ambassadeur grand seigneur, d'homme de conservation tel que vous, puisse convenir auprès d'un gouvernement entraîné par le mouvement révolutionnaire, lorsque vous n'avez déjà que trop à lutter avec un mouvement analogue dans le pays que vous représentez? L'alliance établie par vous sur la base du bon ordre, de l'équilibre, de la conservation, pourrait-il vous plaire de la continuer sur celle des sympathies anarchiques? Ne perdez pas de vue, non plus, que l'appui et la consolation que vous avez trouvés, pendant plusieurs années, dans l'amitié, la confiance, le respect, le bon esprit de vos collègues, vous manqueraient, maintenant que le Corps diplomatique de Londres n'est plus le même. La nouvelle Espagne, le nouveau Portugal, l'informe Belgique y paraissent seuls, et sous des formes impertinentes ou vulgaires. Vous trouvant ainsi isolé en Angleterre, et soumis à tant de mauvaises conditions, sur quoi vous appuieriez-vous? Est-ce sur le gouvernement que vous représentez? Les petitesses, les indiscrétions, la vanité, l'intrigue qui règnent à Paris, vous n'avez pu les dominer que du haut de votre position à Londres; mais ce n'est pas avec le soutien de nos petits ministres, qui sont plus à lord Granville qu'à nous, que vous en imposeriez ici. Vous y êtes venu, il y a quatre ans, non pour faire votre fortune, votre carrière, votre réputation; tout cela était fait depuis longtemps; vous y êtes venu, non pas davantage par affection pour les individus qui nous gouvernent, et que vous n'aimez, ni n'estimez guère; vous n'y êtes venu que pour rendre, à travers un tremblement de terre, un grand service à votre pays! L'entreprise était périlleuse à votre âge! Après quinze ans de retraite, reparaître au moment de l'orage et le conjurer était une œuvre hardie! Vous l'avez accomplie, que cela vous suffise; vous ne pourriez désormais qu'en affaiblir l'importance. Souvenez-vous des paroles, si vraies, de lord Grey: A un âge avancé, quand on a conservé sa santé et ses facultés, on peut encore en temps ordinaire, s'occuper utilement des affaires publiques; mais il faut, dans les temps de crise, comme ceux dans lesquels nous vivons, un degré d'attention, d'activité et d'énergie, qui n'appartient qu'à la force de la vie et non à son déclin. En effet, dans la jeunesse, tout moment est bon pour entrer en lice; dans la vieillesse, il ne s'agit plus que de bien choisir celui pour en sortir. Lord Grey offrait ici une dernière digue, déjà trop faible, à l'esprit révolutionnaire; vous y avez été la dernière digue aux luttes des puissances entre elles. Lord Grey a senti trop tard qu'il était emporté par le torrent, ne sentez pas trop tard, vous, que votre influence est devenue aussi insuffisante que la sienne. Un dernier rayon de lumière est venu éclairer les nobles et touchants adieux de lord Grey, sa retraite est devenue un triomphe; un jour de plus, il était effacé! Que les deux derniers champions de la vieille Europe quittent donc en même temps la scène publique; qu'ils emportent, dans la retraite, la conscience de leurs efforts et de leurs services, et que l'histoire fasse, un jour, ce rapprochement honorable pour tous deux. C'est ainsi, mais ce n'est qu'ainsi, que je comprends le dénouement de votre vie politique. Toutes les considérations qui pourraient vous le faire envisager différemment me paraîtraient indignes de vous. Pourriez-vous, en effet, faire entrer dans la balance un peu plus ou un peu moins d'amusement et de ressources sociales? Faut-il compter pour quelque chose la petite agitation des dépêches, des courriers, des nouvelles? L'intérêt qui en résulte n'est que trop souvent le hochet d'un enfant. Devrions-nous, même, songer au plus ou moins de tranquillité matérielle? Les secousses, les tourmentes révolutionnaires sont-elles finies en France? Je n'en sais rien. Sont-elles plus ou moins prochaines en Angleterre? Je l'ignore. Faudra-t-il redouter la solitude? Chercher la distraction des voyages? Quels seront, en un mot, les détails de la vie privée? Peu nous importe. Je suis plus jeune que vous, et je pourrais plus naturellement, peut-être, y faire quelque attention; mais je croirais indigne de votre confiance, et de la vérité que j'ose vous dire aujourd'hui, si un retour quelconque sur mes convenances personnelles me faisait vous la dissimuler. Quand, comme vous, on appartient à l'histoire, on ne doit pas songer à un autre avenir qu'à celui qu'elle prépare. Elle juge plus sévèrement, vous le savez, la fin de la vie que son début. Si, comme j'ai l'orgueil de le croire, vous attachez du prix à mon jugement autant qu'à mon affection, vous serez aussi vrai avec vous-même que je me permets de l'être en ce moment, vous renoncerez aux illusions volontaires, aux arguties spécieuses, aux subtilités de l'amour-propre, et vous mettrez fin à une situation qui bientôt vous déplacerait autant aux yeux des autres qu'aux miens. Ne marchandez pas avec le public. Imposez-lui son jugement, ne le subissez pas; déclarez-vous vieux, pour qu'on ne vous trouve pas vieilli; dites noblement, simplement, avant tout le monde: l'heure a sonné!»