Dom Miguel est parti de Gênes, on l'a rencontré à Savone: cela déplaît tout particulièrement à lord Palmerston!
Londres, 19 août 1834.—Il paraît que pendant que dom Miguel était à Savone, on a vu en mer plusieurs bâtiments, qui ont arboré le pavillon anglais, et qui ont fait force signaux, d'après lesquels dom Miguel serait retourné à Gênes: voilà ce qu'on disait hier sans y joindre d'autre explication.
Londres, 20 août 1834.—M. de Talleyrand a quitté, hier, Londres, probablement pour ne plus y revenir; c'était, du moins, ce qu'il disait.
Il y a toujours quelque chose de solennel et de singulièrement pénible à faire une chose pour la dernière fois, à quitter, à s'absenter, à dire adieu, quand on a quatre-vingts ans. Je crois qu'il en avait le sentiment; je suis sûre de l'avoir eu pour lui. D'ailleurs, entourée de malades, malade moi-même, touchant à l'anniversaire de la mort de ma mère qui est aujourd'hui, me souvenant de tout ce qui m'est arrivé de si heureux et de si doux en Angleterre, et me voyant à la veille de tout quitter, je me suis sentie extrêmement faible et découragée; j'ai dit adieu à M. de Talleyrand avec le même serrement de cœur que si je ne devais pas le revoir dans quatre jours, et j'aurais pu lui dire aussi comme je disais à Mme de Lieven: «Je pleure mon départ dans le vôtre.»
Les dernières impressions que M. de Talleyrand a emportées de sa vie publique ici n'ont pas été précisément agréables. Après un grand nombre d'heures passées au Foreign Office, en regard de M. de Miraflorès, de M. de Sarmento et de lord Palmerston, qui s'est fait beaucoup attendre, comme à son ordinaire, ils ont enfin signé, au milieu de la nuit, des articles additionnels assez peu importants, au traité du 22 avril de la Quadruple Alliance. Lord Palmerston aurait voulu donner plus d'extension à ce traité, tandis que M. de Talleyrand, au contraire, désirait plutôt en restreindre les obligations. L'absence de Paris de lord Granville avait laissé le gouvernement français libre de toute obsession de ce côté, aussi il a tenu bon; il a autorisé M. de Talleyrand à rester dans la mesure qu'il voulait et lord Palmerston en a été pour ses velléités, lord Holland pour sa rédaction et Miraflorès pour ses sauteries.
Il y a deux anecdotes que j'ai trop souvent entendu conter à M. de Talleyrand pour qu'elles aient encore le même mérite pour moi, mais elles m'ont paru assez piquantes, la première fois que je les ai entendues, pour que je veuille les écrire ici. Elles se rattachent, toutes les deux, aux campagnes de l'Empereur Napoléon qui ont fini par la paix de Tilsitt.
L'Empereur reçut à Varsovie, où il s'arrêta pendant une partie de l'hiver de 1806 à 1807, un ambassadeur persan[ [34], qui, à ce qu'il paraît, était homme d'esprit. Du moins, M. de Talleyrand prétend que l'Empereur Napoléon ayant demandé au Persan s'il n'était pas un peu surpris de trouver un Empereur d'Occident si près de l'Orient, l'ambassadeur répondit: «Non, Sire, car Tahmasp-Kouli-Khan a été encore plus loin.» J'ai toujours soupçonné la réalité de cette réplique que je crois avoir été inventée par M. de Talleyrand, dans un de ses moments d'humeur contre l'Empereur, humeur qu'il répandait en petites malices, et le plus qu'il pouvait, en les mettant dans la bouche d'autrui. Il y en a d'autres, cependant, dont il n'a pas renié la paternité, et que je lui ai entendu dire de premier jet, entre autres ce mot dit en 1812, si souvent répété depuis, appliqué à tant de choses, qui est devenu du domaine public, et presqu'une locution commune: «C'est le commencement de la fin!» Cette malheureuse campagne de 1812 inspira plus d'un mot piquant à M. de Talleyrand. Je me souviens qu'un jour, M. de Dalberg vint dire, chez ma mère, que tout le matériel de l'armée était perdu: «Non pas,» dit M. de Talleyrand, «car le duc de Bassano vient d'arriver.» Le duc de Bassano était, tout particulièrement alors, l'objet de la déplaisance de M. de Talleyrand, et cela se comprend. L'Empereur avait désiré rappeler M. de Talleyrand aux affaires; il avait été convenu que celui-ci le suivrait à Varsovie, mais cela devait rester secret jusqu'au jour du départ. L'Empereur en prévint, cependant, le duc de Bassano, qui, inquiet d'un retour de faveur qui pouvait menacer la sienne, vint le dire à sa femme; celle-ci se chargea de faire manquer la chose: elle se servit pour cela de M. de Rambuteau, bavard, important et mielleux, prétentieux et souple, qui se croyait amoureux de la Duchesse et valetaillait auprès du mari. M. de Rambuteau donc, bien endoctriné par la duchesse de Bassano, s'en fut partout colporter la nouvelle du voyage à Varsovie, disant que M. de Talleyrand s'en vantait et le confiait à tout le monde. L'Empereur en prit de l'humeur, et M. de Talleyrand resta en France, à préparer ses représailles...
Mais pour en revenir à la seconde histoire que M. de Talleyrand raconte souvent, la voici. Il dit que cet ambassadeur persan, qui faisait des réponses si spirituelles et si fines à l'Empereur Napoléon, était un homme de haute taille, de belle mine, de beaucoup de dignité et de présence d'esprit, tandis qu'un autre ambassadeur d'Orient, celui de Turquie[ [35], qui avait été aussi à Varsovie complimenter l'Empereur Napoléon, était un petit homme court, épais, commun et ridicule. A un grand bal chez le comte Potocki, ces deux ambassadeurs montant en même temps l'escalier, le petit Turc s'élança pour entrer dans la salle de bal avant son collègue; celui-ci, se voyant dépassé, étendit son bras de façon à en faire une espèce de joug, sous lequel il laissa alors tranquillement passer le Musulman.
Londres, 22 août 1834.—Les ministres anglais ont voulu insérer dans le discours prononcé par le Roi, à la clôture du Parlement, une phrase très offensante pour la Chambre Haute, en punition de son rejet du «Bill sur les dissenters», et de celui «sur les dîmes du clergé protestant d'Irlande». Mais le Roi s'y est opposé, et avec assez de fermeté pour qu'après une lutte plutôt vive et prolongée, qui a retardé l'heure de la séance royale, cette phrase ait été abandonnée.