La Reine est revenue de son voyage. Elle a été reçue avec pompe et cordialité par la ville de Londres, dont les premiers magistrats ont été à sa rencontre. Sa santé est meilleure. Je pense avec plaisir à toutes les consolations que la Providence, dans son équité, lui réserve.

M. de Bülow annonce qu'il a demandé un congé pour affaires de famille et qu'il est sûr de l'obtenir. Il dit vouloir aller à La Haye, pour y faire tête à l'orage, et, après l'avoir conjuré là, aller affronter plus hautement celui qu'il prévoit à Berlin. Je crois, en effet, qu'il ira à La Haye, mais bien plus pour rentrer en grâce par quelques platitudes que pour vider la querelle à coups de lance; il ne veut arriver à Berlin qu'après avoir été gracié à La Haye; c'est du moins là mon opinion.

Londres, 23 août 1834.—Je termine ici mon journal de Londres avec le regret de ne l'avoir pas commencé plus tôt. Il aurait eu peut-être plus d'intérêt. Mais je n'avais, il y a quatre ans, quand je suis arrivée dans cette ville, ni bons souvenirs du passé, ni intérêt au présent, ni pensée d'avenir; ne demandant alors aux journées, à mesure qu'elles se succédaient, qu'un peu de distraction, je ne songeais pas à ce qui les marquait plus particulièrement l'une après l'autre...

Douvres, 24 août 1834.—J'ai été tout étonnée de trouver qu'on m'attendait ici et tout le long de la route. Le duc de Wellington, qui la suit pour se rendre à Walmer Castle, sa résidence comme gouverneur des Cinq Ports, m'avait annoncée. Une même famille Wright, gens tout à fait comme il faut, tient presque toutes les auberges sur cette route.

L'année dernière, j'avais été, après une tempête, recueillie ici par une très jolie Mrs Wright, qui tenait l'hôtel du Ship; elle avait l'air d'une reine; ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai appris qu'elle l'avait été, mais de théâtre, et que ses extravagances avaient ruiné son mari. L'hôtel est tenu maintenant par des gens nommés Waburton qui y mettent de la magnificence. J'ai encore été frappée de la respectueuse politesse avec laquelle on est accueilli en Angleterre dans les auberges, aux relais de poste; du bon langage, des manières convenables, chez les gens les plus inférieurs. Sur la route, on me parlait du duc de Wellington, de la mort de Mrs Arbuthnot, du passage de M. de Talleyrand, du désir de nous voir revenir en Angleterre, et de tout cela dans une mesure charmante.

Je vais partir sur un paquebot français; le temps est beau, la mer est calme. Adieu donc à l'Angleterre, mais non pas au souvenir des quatre belles années que j'y ai vécu, et qui ont passé avec une rapidité qui s'explique par l'intérêt des événements et les motifs particuliers de satisfaction et de douceur que j'y ai trouvés! Adieu encore à cette terre hospitalière dont je ne m'éloigne qu'avec les regrets de la reconnaissance!

Paris, 27 août 1834.—Je suis arrivée ici hier au soir à dix heures. J'ai trouvé M. de Talleyrand qui m'attendait. L'impression générale qu'il m'a faite, était d'être assez triste et ennuyé; cependant il se dit fort content du Château[ [36], où il paraît être très à la mode. Il dit aussi qu'il est tellement populaire à Paris, que les passants s'arrêtent devant sa voiture et lui tirent leur chapeau; mais malgré tout cela, il répète qu'il ne connaît personne ici, qu'il s'y ennuie, que tout le monde est vieilli, usé.

Paris, 28 août 1834.—J'ai été hier à Saint-Cloud: le Roi m'a fait l'honneur de causer beaucoup avec moi, peut-être trop, car il m'a fallu dire quelque chose de mon côté, et c'est un lieu où je n'ai jamais qu'une envie, celle de me taire. Cependant cette conversation a eu beaucoup d'intérêt, car le Roi qui a de l'esprit sur tout, et de l'intelligence de tout, a parlé aussi de tout: l'Angleterre actuelle, dont la dégringolade n'est pas rassurante pour ses voisins; la retraite de lord Grey, qui a affligé ici; le départ de don Carlos d'Angleterre; le plus ou moins de part qu'y avait eu le duc de Wellington, qu'on en suppose l'auteur, ce que j'ai vivement réfuté, croyant ma conscience engagée à le faire; puis l'intervention en Espagne, puis la loi salique; enfin, tout ce qui préoccupe en ce moment, le Roi en a parlé, et fort bien parlé. Il a beaucoup insisté sur ce qu'à lui seul, il s'était opposé à l'intervention immédiate que voulaient les ministres; en me disant cela, il fermait sa grosse main, et me montrant le poignet: «Voyez-vous bien, madame? Il m'a fallu retenir, par les crins, des chevaux qui n'ont ni bouche ni bride.»

A propos de la loi salique, il m'a dit: «Je suis «loi salique» jusqu'au bout des doigts: les Ducs d'Orléans l'ont toujours été, ma protestation en fait foi; mais quand je luttais pour elle, on trouvait que c'était m'ôter des chances que de la détruire, aussi tout le monde s'est prêté à sa destruction, au lieu de m'aider à la faire maintenir; on m'a laissé seul contre les vanités et les ignorances françaises et toutes les autres difficultés; puis, maintenant, on me reproche d'avoir abandonné ma propre cause dans celle de don Carlos. Je n'ai aucune haine contre lui, aucune affection pour Isabelle, mais on a voulu que les choses tournassent comme elles l'ont fait. Ce sont les deux années qui ont précédé mon règne qui ont préparé ce qui se passe aujourd'hui dans la Péninsule et qui est déplorable. Du reste, que ce soit l'anarchie sous Isabelle, ou l'Inquisition sous don Carlos qui triomphe, je puis être importuné, mais non pas ébranlé par ce voisinage. Nous avons fait des progrès immenses au dedans, mais je conviens qu'il reste beaucoup à faire encore, et avec quels instruments!»

Le Roi est alors entré dans beaucoup de détails sur la pesanteur de sa charge, et il a fini par dire: «Madame, songez donc qu'il faut, pour que les choses aillent, que je sois le Directeur de tout et le Maître de rien