Lady Belfast raconte fort drôlement la visite et la réception des yachts anglais à Cherbourg. Les autorités les ont reçus et n'ont jamais pu comprendre ce que c'était qu'un Gentlemen's Yacht Club dans lequel le gouvernement n'intervenait nullement; elles ont presque pris ces messieurs pour des pirates. Cependant on leur a donné un dîner et un bal. Lord Yarborough a voulu les leur rendre à bord de son yacht, mais toutes les belles dames de province ont déclaré que rien ne les ferait danser sur mer, qu'assurément elles auraient toutes des maux de cœur horribles, que cette proposition était tout à fait barbare, et enfin lord Yarborough a été obligé de céder et de donner un bal dans une guinguette de Cherbourg, où il a cependant trouvé moyen de dépenser dix mille francs dans une seule soirée.
Londres, 13 septembre 1831.—Le «Drawing-room» d'hier était plus nombreux que jamais, par conséquent si long et si fatigant qu'il a successivement mis le Mexique, l'Espagne et Naples hors de combat. Après les évanouissements successifs des trois représentantes, nos rangs étaient si clairsemés qu'il a fallu d'autant plus payer de sa personne.
Mme de Lieven s'est bravement assise sur les marches du trône et, de là, elle a passé dans le cabinet du Roi où elle a fait lunch; elle est ensuite revenue nous dire qu'elle n'était pas fatiguée et qu'elle n'avait pas faim. Elle était tentée d'ajouter que nos jambes devaient être reposées du repos des siennes et notre estomac satisfait de savoir le sien restauré.
Les Pairesses, dans leur costume, avaient en général bon air. Il y en a une, pauvre malheureuse, qui a payé cher le plaisir d'user du droit de Pairesse: celui d'aller chez le Roi en dépit du Roi lui-même. Lady Ferrers avait été une femme entretenue, ou à peu près, et la maîtresse de son mari avant d'être sa femme. Lord Howe a dit à lord Ferrers que la Reine ne recevrait pas sa femme, mais lord Ferrers ayant répondu que le droit des Pairesses était d'entrer chez la Reine, on n'a pas pu s'y opposer. Seulement on l'a prévenu que la Reine détournerait la tête lorsqu'elle passerait; c'est ce qui a eu lieu. Mais je dois dire que le bon cœur de la Reine a paru encore dans cette circonstance. Elle a eu l'air de commencer à causer avec la princesse Auguste avant que lady Ferrers fût devant elle; elle n'a pas interrompu sa conversation et on pouvait croire que la pauvre proscrite était passée inaperçue et non pas insultée. J'en ai su bon gré à la Reine.
Le dîner était magnifique et le Roi dans un train de bonne humeur vraiment comique. Il a fait des speeches français étonnants. On dit qu'après le départ des dames il a donné dans le graveleux à un point inouï. Jamais je ne l'ai vu si en gaieté. Je crois qu'un courrier arrivé de Paris un peu avant le dîner, qui a apporté à lord Palmerston et à M. de Talleyrand la nouvelle que les troupes françaises commenceraient à évacuer la Belgique le 27 et seraient toutes rentrées en France le 30, était pour quelque chose dans l'hilarité du Roi. Lord Grey en était rayonnant.
Les nouvelles du choléra sont mauvaises: il arrive en Suède par la Finlande, et, en trois jours, sur soixante malades à Berlin, trente en sont morts.
Il y a eu assez de bruit à Paris pour que M. Perier s'y soit porté lui-même à cheval, en habit de ministre; sa présence a bien fait.
Il paraît que les affaires belges sont décidément finies et M. de Talleyrand disait hier qu'il serait en France à la fin d'octobre; mais j'ai déjà vu tant de hauts et de bas dans ces affaires que je ne sais plus rien prévoir à huit jours de distance.
Cambridge-Wells, 16 septembre 1831.—Je viens de visiter Eridge Castle[ [2], qui appartient à un richard misanthrope, octogénaire, que le malheur a poursuivi, dont le titre est celui de Earl of Abergavenny, mais dont le nom de famille est Neville; c'est un des cousins de lord Warwick. Le fameux Guy, Earl of Warwick, surnommé «The King's Maker», était un Neville. Eridge Castle lui appartenait. Plus tard la reine Elisabeth y fut fêtée.
Le château, sur les fondations antiques, a été rebâti dans l'ancien style avec un soin particulier par le propriétaire actuel. Tout est parfaitement d'accord, tout est élégant, riche; la perfection des boiseries et la beauté des vitraux de couleur, remarquables; l'appartement particulier de lord Abergavenny, extrêmement lugubre. Le château est sur un point très élevé, avec un lac de vingt arpents au pied de la colline, mais ce vallon est encadré de collines plus élevées encore que celle du centre sur laquelle est le château, et elles sont toutes couvertes d'arbres si beaux et en si grande quantité, qui se prolongent pendant tant de milles, que cela forme une véritable forêt. C'est la vue la plus boisée, la plus romantique et, en même temps, la plus profondément mélancolique que j'aie jamais rencontrée. Ce n'est pas de l'Angleterre, c'est encore moins de la France; c'est la Forêt Noire, c'est la Bohême. Je n'ai jamais vu de lierres comparables à ceux qui tapissent les tours, les balcons et toute cette demeure; enfin, j'en ai eu la tête tournée.