Dans le parc est un bouquet de sapins, bien hauts, bien sombres, qui entourent une source d'eau minérale parfaitement semblable à celle de Tunbridge. Non seulement le parc est rempli de daims, mais il y a aussi des cerfs, et quantité de vaches, de moutons et un beau troupeau de buffles.

Lord Abergavenny est très charitable. Cent vingt ouvriers sont toujours employés par lui. Depuis que les baigneurs de Tunbridge sont venus dévaster son jardin, il ne permet à qui que ce soit de voir le parc ou la maison. Il en a même refusé l'entrée, il y a quelque temps, à la princesse de Lieven. Un billet touchant de la comtesse Batthyány et de moi l'a attendri; il est sorti, après avoir laissé des ordres à ses gens de nous tout montrer, et un homme à cheval nous a guidés dans les bois. Ses gens l'aiment beaucoup, en disent mille biens et racontent fort bien les malheurs qui ont frappé ce pauvre vieux homme.

Londres, 17 septembre 1831.—En revenant de Tunbridge hier, j'ai visité Knowles. C'est un des châteaux les plus anciens de l'Angleterre; bâti par le Roi Jean-Sans-Terre, la plus ancienne partie de ce bâtiment est encore de cette époque. Les archevêques de Cantorbéry ont longtemps possédé Knowles, mais Cranmer, ayant trouvé que sa magnificence excitait les murmures populaires, rendit Knowles à la Couronne. Élisabeth le donna aux Sackfield, dont elle fit l'aîné comte de Dorset. Knowles est resté dans cette famille jusqu'à présent et vient de passer aux mains de lady Plymouth, sœur du duc de Dorset, qui a péri à la chasse sans laisser d'enfants. Le vieux duc de Dorset actuel est un oncle du dernier; il a hérité du titre, mais non de l'Estate qui a passé aux femmes.

A mon tour, je sais faire aussi de la pédanterie: j'ai daigné consulter un guide de voyage et j'ai trouvé une housekeeper! Cette vieille fée montre fort bien l'antique et lugubre demeure de Knowles, dont la tristesse est incomparable; je n'en excepte même pas la partie arrangée par les propriétaires actuels, à plus forte raison celle qui est consacrée aux souvenirs et à la tradition. Il n'y a là aucune imitation: tout est ancien et original; on y voit cinq ou six chambres à coucher, le Hall, trois galeries et un salon avec les meubles du temps de Jacques Ier. Boiseries, meubles, tableaux, tout est authentiquement de cette époque. L'appartement dans lequel Jacques Ier fut reçu par le premier comte de Dorset est magnifique, orné de glaces de Venise, d'un lit en brocard d'or et d'argent, d'une toilette en filigrane, de cabinets en ivoire et en ébène, enfin de choses belles et curieuses. Des portraits de toute l'Angleterre, et parmi cette immense quantité de croûtes, une douzaine de peintures superbes de Van Dyck et de sir Robert Leslie. Le parc est grand, mais il n'a rien de remarquable; il n'est bon qu'à parcourir un peu vite.

Londres, 19 septembre 1831.—Mes retours à Londres ne sont pas heureux. Je reviens avant-hier pour apprendre la prise de Varsovie[ [3], et aujourd'hui j'arrive de Stocke[ [4] pour apprendre les nouveaux et sérieux désordres qui ont eu lieu à Paris, à l'occasion de la défaite des Polonais. L'état de Paris était grave au départ des lettres; aux détails contenus dans le Times de ce matin, j'ajouterai que M. Casimir Perier a courageusement tiré Sébastiani de danger en le mettant dans sa voiture; arrivés à la place Vendôme, ils ont été obligés de se réfugier à l'hôtel de l'État-Major. Les cris de «A bas Louis-Philippe» ont été vifs.

C'est aujourd'hui que probablement le sort du ministère se sera décidé à la Chambre. Je sais que M. de Rigny était fort inquiet; la dernière séance avait été très mauvaise.

J'ai aussi reçu une lettre très triste de M. Pasquier... Nos prévisions auront été vraies et justes: Madère!

Londres, 20 septembre 1831.—Le comte Paul Medem est arrivé hier et a passé une grande partie de la journée avec moi.

Il avait quitté Paris le samedi soir. Je l'ai questionné à mon aise et je l'ai trouvé avec son bon et froid jugement habituel; ne regardant rien comme perdu, ni rien comme sauvé en France. Tout lui paraît livré au hasard: la confiance est impossible; il dit de mauvaises paroles sur l'impopularité du Roi, sur l'ignorance et la présomption de tous. Le seul dont il fasse cas, c'est M. Perier, mais celui-ci est fort dégoûté et ne se cache pas du manque de concours. Il fait un triste tableau de l'état commercial et social de Paris. Tout y est méconnaissable: costumes, manières, ton, mœurs et langage, tout est changé; les hommes ne vivent plus guère qu'au café et les femmes ont disparu.

On a adopté de nouvelles locutions: on n'appelle plus la Chambre des députés que la Reine Législative; la Chambre des pairs s'appelle l'Ancienne Chambre; celle-ci n'existe plus comme pouvoir, pour personne. On dit que c'est le Roi qui a le plus facilement abandonné l'hérédité de la Pairie, espérant par là se populariser et obtenir une meilleure liste civile: on ne suppose pas qu'elle excède douze millions; en attendant, il touche chaque mois quinze cent mille francs.