Valençay, 16 septembre 1834.—Labouchère, qui est arrivé ici hier, dit que rien n'est comparable à la conduite de M. de Toreno, que celle des Rothschild[ [42]. Le premier, avant de déclarer la banqueroute du gouvernement espagnol, a vendu énormément d'effets; il a fait la spéculation inverse des Juifs, et, comme il était dans le secret, il a changé sa position personnelle, qui était fort dérangée, en des profits énormes, tandis que presque toutes les places de l'Europe sont frappées de la façon la plus déplorable.
Valençay, 25 septembre 1834.—Voici l'extrait d'une lettre de M. de Rigny à M. de Talleyrand: «On s'est calmé à Constantinople, mais Méhémet-Ali est furieux, lui, des velléités qu'a montrées la Porte et il parle d'indépendance; nous allons tâcher de calmer cet accès de fièvre. Toreno, d'adversaire qu'il était des créanciers français, s'est fait presque leur champion; nous saurons demain ou après la résolution adoptée par les Cortès. Mais, en attendant, les choses ne vont pas mieux en Espagne, et on commence à parler fort haut à Madrid de la nécessité de notre intervention. On voulait remplacer Rodil par Mina.
«Maison s'est mis fort en froid à la Cour de Saint-Pétersbourg pour n'avoir pas voulu assister à l'inauguration de la colonne.
«J'ai vu, hier, une lettre de lord Holland, qui se félicite de l'assiette du ministère anglais; je ne sais quelle valeur cela peut avoir.
«Semonville a donné sa démission par écrit; il aurait voulu être remplacé par Bassano, il l'est par Decazes, ce que vous ne trouverez peut-être pas mieux. Molé refuse d'être vice-président; il est blessé de ce qu'on ait mis Broglie avant lui, c'est là toute sa raison; est-ce bien de la raison? Villemain ne veut pas être secrétaire perpétuel à la place d'Arnaud: «Ce serait, dit-il, abdiquer toutes les chances politiques». Par contre, Viennet abandonnerait volontiers les siennes pour le fauteuil à perpétuité.
«Nous venons d'avoir deux ou trois mauvaises élections. Quant à l'amnistie, elle est négativement décidée; je crains qu'on ne regrette ce parti, lorsque nous serons au milieu du feu croisé du procès, des avocats, de la tribune, des journaux. Il faut voir les choses quelques mois en avant dans ce pays-ci!»
Une lettre de lady Jersey mande que lord Palmerston a refusé le gouvernement général de l'Inde et que Mme la duchesse de Berry est au moment d'accoucher, mais, pour le coup, d'un enfant légitime.
Valençay, 28 septembre 1834.—En rentrant hier de la promenade, nous avons trouvé le château rempli de visiteurs, hommes et femmes, venus en poste et visitant toutes choses en curieux. Le régisseur nous a dit que c'était Mme Dudevant avec M. Alfred de Musset et leur compagnie. A ce nom de Dudevant, les Entraigues ont fait des exclamations auxquelles je n'entendais rien et qu'ils m'ont expliquées: c'est que Mme Dudevant n'est autre que l'auteur d'Indiana, Valentine, Leone Leoni, George Sand enfin!... Elle habite le Berry, quand elle ne court pas le monde, ce qui lui arrive souvent. Elle a un château près de La Châtre, où son mari habite toute l'année et fait de l'agriculture. C'est lui qui élève les deux enfants qu'il a de cette virtuose. Elle-même est la fille d'une fille naturelle du maréchal de Saxe; elle est souvent vêtue en homme, mais elle ne l'était pas hier. En entrant dans mon appartement, j'ai trouvé toute cette compagnie parlementant avec Joseph[ [43], pour le voir, ce qui n'est pas trop permis quand je suis au château. Dans cette occasion cependant, j'ai voulu être polie pour des voisins: j'ai moi-même ouvert, montré, expliqué l'appartement et je les ai reconduits jusqu'au grand salon, où l'héroïne de la troupe s'est vue obligée, à propos de mon portrait par Prud'hon, de me faire force compliments. Elle est petite, brune, d'un extérieur insignifiant, entre trente et quarante ans, d'assez beaux yeux; une coiffure prétentieuse, et ce qu'on appelle en style de théâtre, classique. Elle a un ton sec, tranché, un jugement absolu sur les arts, auquel le buste de Napoléon et le Pâris de Canova, le buste d'Alexandre par Thorwaldsen et une copie de Raphaël par Annibal Carrache (que la belle dame a pris pour un original) ont fort prêté. Son langage est recherché. A tout prendre, peu de grâces; le reste de sa compagnie d'un commun achevé, de tournure au moins, car aucun n'a dit un mot.
J'ai eu, dans la soirée, une autre visite qui m'a été droit au cœur: celle d'une Sœur de l'Ordre des religieuses qui sont à Valençay. Elle y a fait son noviciat, et, quoiqu'elle n'ait que trente-trois ans, elle est déjà première assistante de la maison mère, d'où elle vient en inspection ici. Elle regarde Valençay comme son berceau; elle y est venue, à l'époque où j'ai fondé ce petit établissement; elle était alors d'une beauté et d'une fraîcheur remarquables; maintenant, elle est maigre et pâle, mais toujours avec le plus doux regard. Malgré sa sainteté, qui l'a élevée si vite dans son ordre, elle m'aime beaucoup, et m'a embrassée comme si j'en étais digne, avec la plus grande joie du monde de retrouver une pauvre pécheresse telle que moi!
Valençay, 7 octobre 1834.—J'ai eu, hier, une longue conversation avec M. de Talleyrand sur ses projets de retraite; elle m'a conduite à traiter avec lui plusieurs points importants de sa position, et à lui parler avec sincérité. J'ai eu le courage de lui dire la vérité; il en faut toujours pour la dire à un homme de son grand âge.