C'est pourtant une utile chose que la vérité, ce premier des biens, toujours inconnu par les âmes qui ne sont pas fortement trempées; que l'esprit dédaigne souvent, que les caractères élevés savent seuls apprécier; qui effarouche la jeunesse, qui effraye la vieillesse; qu'on n'aime et qu'on n'accueille que lorsqu'on joint aux leçons de l'expérience toute la vigueur de l'âge et de la santé. Que de réflexions j'ai faites, depuis hier, sur ce sujet! et que j'ai béni l'homme, habile et bon[ [44], qui a guidé mes premières années, et qui m'a donné cette habitude précieuse, devenue depuis un besoin, de me rendre un compte sévère de moi-même, d'être la première à me maltraiter; c'est ce qui a sauvé mon âme, car cela m'a toujours empêchée de confondre le bien avec le mal; je ne les ai jamais mis à la place l'un de l'autre dans mon esprit, ni dans ma conscience, et si j'ai chargé celle-ci de fautes, je l'ai, du moins, tenue libre d'erreurs. Grande différence, qui permet toujours de revenir sur ses pas; car, ce qui perd, c'est la fausse conscience. Vérité de l'esprit, vérité du cœur, voilà ce qu'il s'agit de préserver: c'est ce qui conserve de la dignité au caractère, et fait arriver au terme, non sans fautes, mais bien sans lâchetés.
Valençay, 9 octobre 1834.—M. de Montrond, qui est ici depuis plusieurs jours, a demandé hier matin à me voir, pour me parler d'une chose importante. Je l'ai vu, et après quelques plaisanteries que j'ai reçues assez froidement, il m'a dit qu'il venait pour m'annoncer son départ; que je ne serais probablement pas étonnée, d'après la manière inconcevable dont M. de Talleyrand le traitait. Il s'est fort étendu en plaintes, en aigreurs; il est profondément blessé et cela lui fait dire beaucoup de mauvaises choses. Il a ajouté qu'il savait bien que je ne l'aimais guère, mais que j'avais, cependant, été polie et obligeante pour lui, qu'il venait m'en remercier et me dire que, quoiqu'il pensât bien que je ne voudrais pas en convenir, il était impossible que je ne m'ennuyasse pas à la mort, et que la vie que je menais devait m'être insupportable, quoiqu'il fût difficile de la prendre de meilleure grâce. Enfin, il a mis, je ne sais trop pourquoi, du prix à se faire bien venir de moi.
J'avoue que je me suis sentie fort mal à mon aise pendant ce discours, qui, quoique haché et saccadé, à sa manière, a été long. Voici en résumé, ma ou mes réponses: «Que je regrettais tout ce qui ressemblait à de la brouillerie, parce que je ne la trouvais bonne pour personne, mauvaise surtout pour lui, M. de Montrond, à qui le monde donnerait tort, puisque son ton rude avec M. de Talleyrand expliquerait le manque de patience de celui-ci; que, de se plaindre, et d'expliquer ses griefs par les motifs qu'il venait de me donner serait de bien mauvais goût, et qu'il y avait de certaines choses, qui, lors même qu'elles auraient une apparence de vérité, ne se disaient pas, ou ne devaient jamais se dire, après quarante années d'une liaison qui, du côté de M. de Talleyrand, pouvait s'appeler du patronage; que pour ce qui me regardait, je ne pouvais m'ennuyer, au centre de mes devoirs et de mes intérêts de famille; que, d'ailleurs, il y avait fort longtemps que ma vie, mes habitudes, et toute mon existence, étaient absorbées dans les convenances de M. de Talleyrand; que c'était là ma destinée, que je m'en satisfaisais très fort et que je n'en admettais pas d'autre.»
A cela, il a repris: «Il est clair que vous êtes destinée à l'enterrer; puis, vous avez beaucoup d'esprit, un grand savoir-faire et savoir-dire, et vous êtes assez grande dame pour savoir prendre les choses d'une certaine manière; mais quant à moi, je n'ai qu'à m'en aller.»
J'ai répliqué alors: «Vous avez quelque chose de plus à faire, c'est de vous en aller poliment, sans esclandre, et de ne dire à personne que vous l'avez fait par humeur; vous avez, surtout, à ne jamais parler, je ne dis pas seulement mal, mais encore légèrement de M. de Talleyrand.» Il a dit: «Vous faites de fort jolis discours ce matin; mais si je fais ce que vous voulez, que ferez-vous de moi?—Je vous garderai le secret sur la vraie raison de votre départ.—Vous êtes trop habile, madame de Dino.—Je suis de bon conseil.» Il m'a demandé si je voulais lui donner la main, et lui promettre d'être good-natured pour lui. «Oui, si vous ne parlez pas de travers de M. de Talleyrand.—Alors, je n'irai pas tout droit à Paris; je vais aller aux Ormes, chez d'Argenson, me faire passer la bile, et quand j'aurai retrouvé ma nature d'agneau, j'irai causer avec le Roi, et m'excuser sur quelque affaire de n'avoir pas attendu son fils ici.—Faites ce que vous voudrez, mais faites ce qui convient à un gentleman.» Il est parti.
A déjeuner, il a dit qu'il avait reçu une lettre qui l'obligeait à partir aujourd'hui.
Le fait est que je m'attendais à quelque chose de semblable. M. de Talleyrand, après des années d'une longanimité déplacée, a versé subitement vers l'autre extrémité, sans mesure aucune; et, avant-hier, il lui a si fort indiqué qu'il était de trop ici, qu'il a bien fallu comprendre. Il est possible que M. de Montrond prenne quelques précautions de langage, tout juste ce qu'il faudra pour ne pas être tracé comme mauvais procédé, mais il me paraît impossible qu'il n'y ait pas quelque vengeance sourde, car il est blessé et dérangé. Partir la veille de l'arrivée d'une nombreuse société anglaise, à laquelle il se préparait à faire les honneurs de Valençay, ne pas être ici quand M. le duc d'Orléans y est attendu, voilà deux sensibles mécomptes, qu'il ne pardonnera pas à M. de Talleyrand.
Dans la première et très virulente partie de sa conversation, le nom du Roi et celui de M. de Flahaut sont revenus fort souvent, et de façon à me persuader qu'il va se ranger absolument du côté du dernier, pour rendre auprès du premier de mauvais offices à M. de Talleyrand. Qu'attendre d'un pareil être? Mais aussi quel enfantillage de perdre patience au bout de quarante ans![ [45] M. de Montrond me disait: «Il devait me traiter avec la douceur et l'intimité d'une ancienne amitié, ou bien avec la politesse d'un maître de maison.» Mais à cela, j'ai répliqué: «M. de Talleyrand n'aurait-il pas aussi le droit de vous dire qu'il n'a trouvé en vous, ni la déférence due à un hôte, ni la bonne grâce due à son âge et à vos anciens rapports? Dans quelle autre maison auriez-vous blâmé toutes choses comme vous le faites ici? Vous avez critiqué ses voisins, ses domestiques, son vin, ses chevaux, toutes choses enfin. S'il a été rude, vous avez été hargneux; et, en vérité, il y a trop de témoins de votre perpétuelle contradiction, pour que vous puissiez vous plaindre de l'humeur qu'elle a causée.»
Valençay, 14 octobre 1834.—Nous avons en visite lady Clanricarde, M. et Mme Dawson Damer et M. Henry Greville. Je me suis longtemps promenée en calèche hier avec lady Clanricarde; j'ai beaucoup causé avec elle de son père, le célèbre M. Canning; de sa mère, non moins distinguée, mais que sa fille paraît aimer peu. Lady Clanricarde a de l'esprit, de la mesure, du bon goût, de la dignité, mais, à ce qu'il semble, assez de sécheresse de cœur, et un peu de raideur d'esprit; ses manières, son caractère, je crois, ont une valeur réelle, sans abandon, ni séduction; mais, à tout prendre, c'est assurément une personne distinguée, et de la meilleure et plus exquise compagnie. Quant à Mme Damer, c'est une bonne enfant, mais rien que cela.
Valençay, 18 octobre 1834.—En causant avec lady Clanricarde de lord Palmerston et de lady Cowper, nous sommes arrivées à nous demander ce qui faisait conserver à de certaines personnes tant d'influence sur telles autres. Je lui ai fait alors une observation sur la justesse de laquelle elle s'est récriée. Je lui disais que «c'était par l'exigence que les hommes conservaient leur influence sur les femmes, mais que c'était par des concessions que celles-ci conservaient la leur sur les hommes.»