Valençay, 21 octobre 1834.—On a reçu, hier, la nouvelle du terrible incendie de Westminster à Londres. C'est une horrible catastrophe, et qui semble d'un caractère tout ominous; l'édifice matériel croulant avec l'édifice politique! Ces vieilles murailles ne voulant plus se déshonorer en prêtant asile aux profanes doctrines du temps! Il y a là de quoi frapper, non seulement l'esprit de la multitude, mais encore celui de toute personne sérieuse.

Les Anglais qui sont ici sont tentés de croire à la malveillance comme cause de ce feu, parce qu'il a commencé par la Chambre des Pairs. Le Globe, qu'on avait envoyé à M. de Talleyrand, nous a tous fait veiller fort tard, car nous avons voulu connaître toutes les versions. Il paraît que la perte en papiers et documents a été énorme, non seulement par le feu, mais aussi par l'éparpillement. Quel dommage! On dit que cela va jeter du trouble et de grandes lacunes dans le cours de la justice.

J'ai mené, hier, lady Clanricarde et Mme Damer voir le petit couvent, l'école et tout le petit établissement des Sœurs de Valençay; c'est un genre de choses qui touche peu les Anglaises; elles ont beau avoir de l'esprit, de la bonté, elles ne sont pas charitables dans le vrai sens du mot; elles ont une aversion singulière pour se mettre en contact avec la pauvreté, la misère, le malheur, la maladie, la souffrance, et cet éloignement, de leur part, pour les petites gens, qui, socialement, a tant d'avantages, me glace et me froisse quand je le vois s'étendre jusqu'à l'indigence. Ainsi, lady Clanricarde, si agréable en société, n'a rien trouvé à dire à mes pauvres Sœurs, si simples et si dévouées; elle a à peine mis le nez à la porte de l'école, et rangeait sa belle robe, pour ne pas être froissée par les petites filles qui étaient à l'entrée de la classe; ces deux dames n'en revenaient pas de tout ce que j'avais trouvé à dire, et elles étaient surtout fort surprises de m'avoir vue arrêtée plusieurs fois dans le bourg par des gens qui voulaient me parler de leurs affaires. Cette façon de vivre est complètement incompréhensible pour une Anglaise, et, dans ce moment-là, lady Clanricarde, malgré tout son esprit et sa bienveillance pour moi, s'est étonnée, j'en suis sûre, que je susse manger proprement à table, et que je portasse une robe faite par Mlle Palmyre.

Valençay, 23 octobre 1834.—Il a plu outrageusement hier toute la journée; il n'y a pas eu moyen de sortir. Nos Anglais ont fait une musique assez barbare pendant toute la matinée; le soir sont arrivées trois lettres au château. L'une, de lord Sidney à Henry Greville, disant que M. de Montrond était de retour à Paris, y répétant à tout le monde que Valençay était devenu inhabitable, que les Damer et Greville s'y ennuieraient à la mort, que lady Clanricarde seule s'en arrangerait. H. Greville a lu cela à demi-voix: lady Clanricarde a repris tout haut, M. de Talleyrand a demandé ce que c'était, on lui a lu tout le passage.

La seconde lettre, de M. de Montrond à M. Damer, pour lui demander comment il se trouvait à Valençay; que quant à H. Greville, qui aimait les caquets, il n'en était pas inquiet, parce qu'il y trouverait de quoi se satisfaire: ceci a été lu tout haut par M. Damer.

La troisième lettre, de M. de Montrond à moi, calme au possible. Je l'avais passée à M. de Talleyrand, qui, d'humeur de ce qu'il venait d'entendre, a lu, à son tour, tout haut. Cela m'a fait souvenir du billet de Célimène! Je ne sais quelles réflexions cette petite scène aura provoquées, car j'ai été me coucher aussitôt après.

Valençay, 26 octobre 1834.—Le temps s'est un peu rajusté hier: en ce moment, il fait un froid vif, mais sec, avec un soleil éclatant. Pourvu que cela dure pour l'arrivée de M. le duc d'Orléans que nous attendons ce soir! Car les populations d'une quarantaine de communes, et du monde de Châteauroux, même d'Issoudun, à dix ou douze lieues d'ici, sont en mouvement. Le dimanche facilite cette satisfaction de curiosité, et, quoi qu'en disent les journaux, nous n'aurons d'autres magnificences, d'autres fêtes, d'autres préparatifs que ceux du nombre. Je crois que M. le duc d'Orléans sera très bien reçu par les populations rurales. Jamais, depuis la Grande Mademoiselle, aucun Prince, d'aucune dynastie, n'est venu ici: tout le pays entre Blois et Châteauroux, si bien traité par les Valois, était comme frappé de disgrâce, d'oubli; jamais aucune des administrations n'a voulu rien faire pour ce coin de Berry. Quand je suis venue ici pour la première fois, tout y était, en fait de civilisation, comme au temps de Louis XIII. M. de Talleyrand, et même moi, lui avons fait faire quelques progrès; ce n'est cependant que cette année que nous avons une poste aux chevaux organisée; il n'y a pas même encore de diligences, et les communications ont lieu, pour bien du monde, même aisé, en pataches, c'est-à-dire en voitures non suspendues. Dans un pays aussi reculé, un Prince est encore quelqu'un; nos communes sont flattées qu'il s'en égare un dans nos sauvageries, et elles crieront: Vive le Roi! avec fureur: c'est tout ce qu'il y a de mieux.

Parmi les arrivants au château, hier soir, nous avons eu le baron de Montmorency et Mme la comtesse Camille de Sainte-Aldegonde. Le baron de Montmorency a été, autrefois, au moment d'être le Lauzun de la Mademoiselle du temps[ [46], et, quoiqu'il ait décliné l'honneur de l'alliance, il est resté fort intime avec Neuilly. Mme de Sainte-Aldegonde habite un joli château entre ici et Blois; elle est Dame de la Reine, et grande amie du baron de Montmorency. Elle a été, d'abord, la femme du général Augereau; elle est du même âge que moi, et nous avons fait notre entrée dans le monde à la même époque. Nous avons, toutes deux, été Dames du Palais de l'Impératrice Marie-Louise; nous ne nous sommes, cependant, pas vues beaucoup, parce qu'elle suivait son mari à l'armée et ne venait guère à la Cour. A la chute de l'Empire, nous nous sommes perdues de vue complètement. Mme de Sainte-Aldegonde a été extrêmement belle, et si elle avait une expression plus agréable, elle le serait encore; mais elle n'a jamais eu l'air doux, grâce à des sourcils trop noirs et remontés; le moelleux de la première jeunesse étant passé, il en résulte quelque chose de cru qui n'est pas attirant. Elle a le verbe un peu haut, et quoique polie et assez bien élevée, elle manque de cette aisance et de cette obligeance faciles qui ne s'acquièrent que dans les premières habitudes élégantes de la vie: quand elles manquent au berceau, on peut être convenable, on n'est jamais distingué; mais enfin, à tout prendre, elle est bien.

Valençay, 27 octobre 1834.—M. le duc d'Orléans est arrivé hier par un assez mauvais temps, et une heure plus tôt qu'il ne s'était annoncé, ce qui a fort dérangé les curieux ainsi que nous. Cependant, il a trouvé notre petite garde nationale, le corps municipal, et pas mal de monde sur son passage. Il n'y a point eu de harangue, ce qui, je crois, l'a soulagé.

M. le duc d'Orléans a commencé par causer un instant dans le salon avec M. de Talleyrand, M. et Mme de Valençay et moi. Il m'a annoncé, à ma grande surprise, que nous allions avoir MM. de Rigny, Thiers et Guizot; ma surprise n'a pas diminué, lorsque Monseigneur m'a dit que le Roi poussait beaucoup ses ministres à venir ici, parce que c'était une bonne excuse pour suspendre, pendant quelques jours, les Conseils; que ceux-ci étaient devenus impossibles par les fureurs du maréchal Gérard; qu'une crise était inévitable, mais qu'on désirait la retarder, et, pour cela, ne pas mettre le Cabinet en présence; que, du reste, le maréchal Gérard était seul de son bord d'un côté, et les autres ministres, jusqu'à présent, réunis de l'autre.