Nous avons été plus tard dîner chez le comte Mollien où se trouvaient M. Pasquier, le baron Louis, Bertin de Veaux et M. de Rigny qui est arrivé tard, apportant le vote de la Chambre; vote favorable si on veut, mais qu'on fera payer cher au ministère, et dont M. de Rigny, du moins, a le bon sens de ne rien conclure pour le courant de la session.
Il paraît qu'après le discours de M. Sauzet, qui a été admirable, à ce que l'on dit, la Chambre a été hésitante, et que le ministère s'est cru perdu. M. Thiers n'osait plus se risquer; cependant, il l'a fait, presque en désespoir de cause, et il a, dit-on, parlé miraculeusement et fait virer de bord tout le monde. La veille, il avait fait fiasco, et les Anglais surtout jettent feu et flamme contre lui de sa très singulière phrase sur l'Angleterre qui, en effet, est inconcevable; mais hier, il a eu évidemment le triomphe le plus complet.
Un fait singulier, et dont je suis certaine, c'est celui-ci: M. Dupin avait promis au Roi, il y a trois jours, de soutenir l'ordre du jour motivé. Avant-hier, il a voté contre; hier il a parlé encore une fois contre, et... il a voté pour!—Pourquoi? Parce qu'après le discours de M. Sauzet, les ministres, se croyant perdus, ont été dire à M. Dupin: «Monsieur le Président, préparez-vous à aller chez le Roi, et ayez votre Cabinet tout prêt, car d'ici à une heure, nous aurons donné nos démissions.» M. Dupin, très empêtré, a dit: «Mais je ne croyais pas que tout ceci deviendrait si sérieux; je ne veux pas votre chute, car je ne me soucie nullement que le «paquet» me retombe sur les bras.» En disant cela, il cherchait à s'esquiver, et à laisser un vice-président à sa place, lorsque Thiers, le prenant par le bras, lui a dit: «Non, monsieur le Président, vous ne sortirez pas d'ici que la question ne soit vidée; si elle l'est contre nous, vous n'irez pas ailleurs que chez le Roi où vous serez condamné à être ministre.» C'est, sans doute, fort curieux; mais quel monde! Quelles gens!
Paris, 8 décembre 1834.—Hier, en rentrant chez moi, à quatre heures, j'ai été étonnée d'y voir arriver le duc d'Orléans, que je croyais déjà sur la route de Bruxelles; mais il ne devait partir qu'une heure plus tard, et il était venu pour me dire que sir Robert Peel avait passé par Paris et avait envoyé son frère, à lui, duc d'Orléans, qu'il connaît beaucoup, prier le Prince Royal de l'excuser auprès du Roi, s'il ne demandait pas à avoir l'honneur de lui faire sa cour, mais Sa Majesté comprendrait aisément que dans les circonstances actuelles, les heures étaient des siècles. Nous avons conclu deux choses de cette démarche. La première, c'est que sir Robert Peel était décidé à accepter le ministère, puisqu'un simple particulier ne se serait pas cru assez d'importance pour envoyer un tel message; et la seconde, c'est que la courtoisie des paroles prouvait plutôt de bonnes dispositions pour la France que le contraire.
A propos de sir Robert Peel, j'ai reçu hier une lettre de lui, écrite de Rome, à l'occasion du ministère Bassano, très polie, obligeante, et dans laquelle il dit que ce qui l'effraye le plus dans cette combinaison, c'est la crainte qu'elle n'empêche M. de Talleyrand de retourner à Londres.
Paris, 9 décembre 1834.—Frédéric Lamb, qui est venu chez moi hier matin, m'a raconté des choses fort curieuses; il m'a appris encore pis que ce que je savais déjà sur lord Palmerston; des détails inconcevables, par exemple, sur la conduite de celui-ci dans la question d'Orient, dont nous n'avions pu, nous autres, à Londres, juger que la superficie, et sur mille autres choses. Il m'a dit que, lors de la querelle entre l'Angleterre et la Russie, à propos de sir Stratford Canning, Mme de Lieven avait désiré que la chose pût s'arranger, de façon à ce que Frédéric Lamb fût à Pétersbourg et sir Stratford Canning à Vienne. Cela fut proposé au prince de Metternich qui répondit: «Cet arrangement n'arrangera rien, car le seul ambassadeur que nous soyons décidés à ne jamais recevoir, c'est sir Stratford Canning.»
Il m'a dit encore que M. de Metternich disait de lord Palmerston: «C'est un tyran, et nous ne sommes plus au siècle de la tyrannie.»
Frédéric Lamb déteste lord Granville; du reste, il ne croit pas au succès du Cabinet tory, mais il ne croit pas non plus que son héritage tombe nécessairement aux radicaux. Il croit à la rentrée de lord Grey et cherche les moyens d'évincer lord Palmerston et lord Holland. Il dit, comme Pozzo, comme M. Molé, des choses inouïes de M. de Broglie; jamais on n'a fait plus de fautes que celui-ci, à les en croire.
En rentrant chez moi, hier à quatre heures, j'ai reçu M. Molé. Tout s'est passé comme si nous nous étions vus la veille: lui, me parlant, comme jadis, de lui, de ses affections, intimités, dispositions d'esprit, avec ce charme qui lui est propre. Il m'a dit que j'étais beaucoup plus aimable qu'il y a quatre ans; il est resté près d'une heure. J'ai toujours trouvé qu'on ne causait avec personne aussi parfaitement bien, rapidement, agréablement, qu'avec lui; il est de très bon goût, à une époque à laquelle personne ne l'est plus; il n'a, peut-être, pas l'âme assez haute pour dominer, mais il a l'esprit assez élevé pour ne pas se dégrader, et c'est déjà beaucoup.
Bien des noms propres, bien des faits et des choses ont repassé devant nos yeux dans cette heure, et j'ai été très satisfaite du naturel avec lequel il a tout abordé. Il m'a dit que j'avais dans l'esprit une équité qui rassurait toujours, ceux même qui pourraient craindre mon inimitié; enfin, tout a été pour le mieux. Je ne suis pas sûre que cela se passe aussi bien entre M. de Talleyrand et lui. Je suis chargée d'arranger leur entrevue, et tous deux, ce qui est assez drôle, m'ont priée d'être présente à cette première rencontre.