M. Molé m'a raconté avoir, la veille, écrit à M. Dupin pour refuser de dîner chez lui, en motivant son refus sur la manière dont celui-ci avait, à la tribune, travesti les rapports purement officieux et nullement officiels qu'ils avaient eus ensemble, il y a quinze jours. M. Molé m'a dit encore qu'il ne songeait pas du tout, comme quelques personnes le prétendaient, à l'ambassade d'Angleterre, parce qu'il ne voulait rien accepter du ministère actuel.

Il ne voit plus du tout le duc de Broglie. Il croit que Rayneval est le seul ambassadeur possible à Londres en ce moment et compte aussi en parler au Roi, avec lequel il dit qu'il est très bien. Il salue à peine Guizot et n'est que très froidement avec Thiers.

Paris, 10 décembre 1834.—C'était, hier soir, une défilade assourdissante de visites chez M. de Talleyrand. Il s'est dit beaucoup de choses, dont voici les seules qui m'ont paru piquantes.

C'est Frédéric Lamb, qui est venu le premier, et avec lequel nous avons été assez longtemps seuls, qui nous les a contées. Il nous a beaucoup parlé de M. de Metternich et de son dire, il y a quatre mois, sur le Roi Louis-Philippe: «Je l'ai cru un intrigant, mais je vois bien que c'est un Roi.» Il nous a dit encore que le jour de la chute du dernier ministère anglais, lord Palmerston en avait mandé la nouvelle au chargé d'affaires d'Angleterre, à Vienne, en l'invitant à la transmettre à M. de Metternich, et en ajoutant: «Vous ne serez jamais dans le cas de faire à M. de Metternich une communication qui lui fasse plus de joie.» Le chargé d'affaires porte cette dépêche au Prince, et, je ne sais pourquoi, la lit tout entière, même cette dernière phrase. M. de Metternich a répondu ceci, que je trouve de très bon goût: «Voici une nouvelle preuve de l'ignorance dans laquelle lord Palmerston est des hommes et des choses; car je ne puis me réjouir d'un événement dont je ne puis mesurer encore les conséquences. Dites-lui que ce n'est pas avec joie que je l'accepte, mais bien avec espérance.»

Paris, 12 décembre 1834.—Nous avons dîné hier aux Tuileries, M. de Talleyrand, les Mollien, les Valençay, le baron de Montmorency et moi. J'étais assise entre le Roi et le duc de Nemours; ce dernier a un peu vaincu sa timidité; il lui en reste cependant beaucoup. Il est blanc, blond, rose, mince et transparent comme une jeune fille, pas joli à mon gré.

On ne saurait avoir une conversation plus intéressante que celle du Roi, surtout lorsque, laissant la politique de côté, il veut bien fouiller dans les nombreux souvenirs de son extraordinaire vie. J'ai été frappée de deux anecdotes qu'il m'a racontées à merveille, et quoique je craigne de les défigurer en les racontant moins bien, je veux cependant les dire. Un portrait de M. de Biron, duc de Lauzun, qu'il vient de faire copier sur celui que M. de Talleyrand lui a prêté, était là, et a fait naturellement parler de l'original. A ce sujet, le Roi m'a conté qu'en revenant à Paris en 1814, à sa première réception, il vit approcher un homme âgé qui lui demanda de vouloir bien lui accorder quelques minutes d'entretien un peu à part de la foule. Le Roi se plaça dans l'embrasure d'une croisée, et là, l'inconnu tira de sa poche une bague montée avec le portrait de M. le duc d'Orléans, père du Roi, et dit: «Lorsque le duc de Lauzun fut condamné à mort, j'étais au Tribunal révolutionnaire; en sortant, M. de Biron s'arrêta devant moi qu'il avait quelquefois rencontré, et me dit: «Monsieur, prenez cette bague et promettez-moi que, si jamais l'occasion s'en présente, vous la remettrez aux enfants de M. le duc d'Orléans, en les assurant que je meurs fidèle ami de leur père et serviteur dévoué de leur maison.» Le Roi fut, comme de raison, touché du scrupule avec lequel, après tant d'années, la mission avait été accomplie. Il demanda à l'inconnu de se nommer; il s'y refusa en disant: «Mon nom ne peut vous être utile à savoir; il réveillerait peut-être des souvenirs fâcheux; j'ai acquitté ma parole donnée à un mourant, vous ne me reverrez ni n'entendrez jamais parler de moi.» En effet, il ne s'est jamais manifesté depuis.

Voici la seconde anecdote. Lorsque le Roi actuel était encore en Angleterre, ainsi que Louis XVIII et M. le comte d'Artois, celui-ci voulait absolument obliger son cousin à porter l'uniforme des émigrés français et notamment la cocarde blanche, ce à quoi M. le duc d'Orléans s'est constamment refusé, disant que jamais il ne la prendrait. Il était toujours en frac; cela avait même donné lieu à quelques explications assez aigres. En 1814, M. le duc d'Orléans prit la cocarde blanche avec toute la France, et M. le comte d'Artois l'habit de colonel-général de la garde nationale. Le premier jour que M. le duc d'Orléans fut chez M. le comte d'Artois, celui-ci lui dit: «Donnez-moi votre chapeau.» Il le prit, le retourna, et jouant avec la cocarde blanche dit: «Ah! ah! mon cousin! qu'est-ce que c'est donc que cette cocarde? Je croyais que vous ne deviez jamais la porter?—Je le croyais aussi, Monsieur, et je croyais en outre que vous ne deviez jamais porter l'habit que je vous vois; je regrette bien que vous n'y ayez pas joint la cocarde qu'il entraîne.—Mon cher,» reprit Monsieur, «ne vous y trompez pas: un habit ne signifie rien. On le prend, on le quitte, et c'est assez égal. Mais une cocarde, c'est différent: c'est un symbole de parti, un signe de ralliement, et votre signe particulier ne devait pas être vaincu.» Ce que j'ai aimé chez le Roi, qui avait la bonté de me raconter cette scène, c'est qu'il s'est hâté d'ajouter: «Eh bien, madame, Charles X avait raison, et il avait trouvé là une explication plus spirituelle qu'on ne l'aurait attendue.—Le Roi dit vrai,» ai-je repris, «l'explication de Charles X était celle d'un gentilhomme et d'un chevalier, et il est certain qu'il avait de l'un et de l'autre.—Oui, sûrement,» a ajouté le Roi, «et même il a très bon cœur.» J'ai été bien aise de voir cette justice rendue là.

A neuf heures, j'ai été avec Mme Mollien chez la comtesse de Boigne. Elle était venue la première chez moi et m'avait fait dire, par Mme Mollien, qu'elle serait très flattée si je voulais venir quelquefois chez elle le soir. C'est le salon important du moment; la seule maison comme il faut, qui appartienne, je ne dirais pas à la Cour, mais au Ministère, comme celle de Mme de Flahaut appartient à M. le duc d'Orléans et celle de Mme de Massa à la Cour proprement dite. Il n'y en a pas une quatrième. Chez Mme de Boigne, qui reçoit tous les soirs, on s'occupe avant tout de politique, on en parle toujours; la conversation m'a paru tendue, assez incommode par les questions directes poussées jusqu'à l'indiscrétion, qu'on se jette à la tête: «Le duc de Wellington se maintiendra-t-il? Croyez-vous que M. Stanley se joindra à sir Robert Peel? S'ils croulent, cela tournera-t-il au profit des whigs ou des radicaux? Pensez-vous que lord Grey veuille se réconcilier avec lord Brougham?» Voilà par quelles questions j'ai été naïvement assaillie. Je me suis tirée d'affaire en plaidant ignorance complète, et en finissant par dire, en riant, que je ne m'attendais pas, dans une belle soirée, à répondre à des questions de conscience. Cela a fini là, mais je n'en avais pas moins reçu une impression désagréable, malgré les excessives gracieusetés de la maîtresse de maison, et j'ai été bien aise de m'en aller.

Paris, 14 décembre 1834.—Hier, lady Clanricarde a déjeuné chez moi, et nous sommes parties à onze heures et demie pour l'Académie française. M. Thiers, le récipiendaire, nous avait fait garder les meilleures places, et, ce dont je lui ai su gré, loin de sa famille, qui était dans une petite tribune du haut avec la duchesse de Massa. Il n'y avait, dans notre groupe, que Mme de Boigne, M. et Mme de Rambuteau, le maréchal Gérard, M. Molé, M. de Celles et Mme de Castellane. Celle-ci est engraissée, épaissie, alourdie, mais elle a toujours une physionomie agréable, et de jolis mouvements dans le bas du visage. Elle a eu l'air si ravie, si émue, si touchée de me revoir (j'ai été intimement liée avec elle, et au courant de ses intérêts à un point incroyable pour l'imprudence de sa brouillerie subséquente), que cette émotion m'a gagnée; nous nous sommes serré la main. Elle m'a dit: «Me permettez-vous de revenir chez vous?» J'ai dit: «Oui, de très bon cœur.»

Voici notre histoire. Dans le moment du récri des Tuileries contre moi, sous la Restauration, Mme de Castellane m'a reniée et, sans se souvenir du tort qu'il était en mon pouvoir de lui faire, elle a rompu avec moi. J'ai été amèrement blessée parce que je l'aimais tendrement, mais me venger eût été une bassesse, et, à travers toutes mes fautes, je suis incapable d'une vilenie; je crois qu'au fond du cœur, elle m'a su gré de l'avoir ménagée.