M. de Talleyrand, comme membre de l'Institut, est entré dans la salle, appuyé sur le bras de M. de Valençay. On ne saurait croire quel effet il a produit! Spontanément, tout le monde s'est levé, dans les tribunes comme dans l'enceinte, et cela, avec un certain mouvement de curiosité sans doute, mais aussi de considération, auquel il a été très sensible. J'ai su que, malgré la foule qui obstruait les avenues, tout le monde lui avait fait faire place.
A une heure, la séance a commencé. M. Thiers est si petit qu'entouré de Villemain, de Cousin et de quelques autres, il est entré sans qu'on l'ait vu venir; on ne l'a aperçu que lorsque, seul, debout, il a commencé son discours. Il l'a dit avec le meilleur accent, la prononciation la plus nette; avec une voix soutenue, peu de gestes, pas trop de volubilité. Il était pâle comme la mort, et, dans les premiers moments, tremblant de la tête aux pieds, ce qui lui a beaucoup mieux réussi que s'il avait eu de cette insolence qu'on lui reproche souvent. Malgré son mauvais son de voix, il n'a jamais frappé l'oreille désagréablement, il n'a été ni monotone, ni glapissant, et enfin lady Clanricarde en était à le trouver beau!
M. de Talleyrand et M. Royer-Collard étaient en face de lui, et il semblait ne parler que pour eux! Son discours est éclatant. Je ne sais pas s'il est précisément académique, quoiqu'il soit plein d'esprit, de goût et de beau langage dans de certaines parties; mais ce qu'il est sans aucun doute, c'est politique, et il l'a dit bien plus comme une improvisation que comme une lecture. Il a eu de ces mouvements de tribune qui ont produit aussi, sur l'assemblée, un effet bien plus parlementaire que littéraire, mais toujours favorable, et, par moments, cela a été jusqu'à l'enthousiasme. M. de Talleyrand en était à l'émotion, et M. Royer-Collard faisait faire à sa perruque des hauts et des bas qui prouvaient la plus vive approbation! Le passage sur la calomnie a été dit avec une conviction intime qui a été contagieuse et a valu une salve d'applaudissements.
Le discours est anti-révolutionnaire au plus haut degré; il est orthodoxe dans les principes littéraires; il est—et c'est ce que j'en aime surtout—il est traversé d'un bout à l'autre par un sentiment honnête qui m'a fait plaisir et qui doit être utile à M. Thiers dans le reste de sa carrière. Enfin, ce beau discours, pour ressortir, pouvait se passer de l'ennuyeuse réponse de M. Viennet, que personne n'a écoutée et qui a permis à tout le monde de s'apercevoir qu'il était tard et qu'il faisait une chaleur affreuse.
On m'a dit que, pendant le discours de M. Thiers, M. de Broglie faisait force quolibets; M. Guizot était renfrogné, et médiocrement satisfait, je pense, de voir à son rival, dans la même semaine, un double succès, politique et littéraire.
Paris, 16 décembre 1834.—Hier, j'ai fait quelques visites; j'ai trouvé Mme de Castellane qui ne m'avait pas rencontrée chez moi. Elle a voulu que j'entendisse son histoire des douze dernières années; elle la raconte bien. Il m'a semblé qu'elle avait dû la roucouler ainsi à d'autres qu'à moi. Elle n'a plus de jeunesse du tout, c'est une grosse personne, courte, trapue; ce n'est plus du tout, au sourire près, celle que j'avais connue, au physique du moins; moralement, il m'a paru qu'elle s'était faite grave plutôt qu'elle n'était devenue sérieuse. Elle est spirituelle, caressante, comme toujours; elle a beaucoup parlé, moi très peu. J'avais le cœur serré par mille souvenirs du passé, et, quoiqu'elle ait été douce, je n'ai pu reprendre confiance, mais j'ai bien reçu toutes ses paroles et je ne suis pas fâchée de ne plus en être à l'amertume avec elle.
Paris, 17 décembre 1834.—Je me suis laissé décider par Mme Mollien, à aller, hier, avec elle, à la Cour des Pairs, non pas dans une tribune en évidence, mais dans une tribune retirée d'où on voyait et entendait sans être vu, celle de la duchesse Decazes. Je n'y avais jamais été, les séances n'étant pas publiques avant 1830. La journée d'hier était fort annoncée et excitait la curiosité générale; aussi la salle était remplie.
A quelque époque qu'on arrive à Paris, on est toujours sûr d'y trouver quelque drame scandaleux qui amuse le public. Hier, c'était le procès contre Armand Carrel du National.
M. Carrel n'a nullement répondu à mon attente. Il a été impertinent, il est vrai, mais sans cette espèce d'insolence courageuse et énergique, sans cette verve de talent qui frappe, même alors que le sujet en lui-même déplaît. Il n'a produit que peu d'effet par son discours écrit, et a très positivement choqué, dans sa mauvaise improvisation. C'est le général Exelmans qui a vociféré sur l'assassinat du maréchal Ney, au scandale de tout le monde, car il y allait comme un homme ivre; il était hors de lui, et cela était d'autant plus ridicule qu'on ne pouvait s'empêcher de se souvenir de ses platitudes pendant la Restauration, qu'on a, du reste, assuré lui avoir été très durement reprochées, hier au soir, chez le ministre de la Marine. Le matin, à la Chambre des Pairs, il n'a été soutenu que par M. de Flahaut, qui s'agitait beaucoup et dont le maintien a été très inconvenant; il a révolté tout le monde par ses cris de: «Continuez, continuez,» adressés à Carrel, lorsque le Président lui ôtait la parole. C'est même cet encouragement qui a fait résister Carrel et qui l'a fait argumenter avec M. Pasquier, sur ce que celui-ci n'avait pas le droit de lui ôter la parole, lorsqu'un membre de la Chambre, un de ses juges enfin, l'engageait à continuer.
A cette occasion, j'ai appris de toutes les bouches que M. de Flahaut était insupportable à tout le monde, par son arrogance, son humeur, son aigreur et son ignorance; il deviendra bientôt aussi impopular que sa femme.