M. Pasquier a présidé avec fermeté, mesure, dignité et sang-froid, mais j'avoue que je partage l'opinion de ceux qui auraient préféré qu'il arrêtât M. Carrel, lorsqu'il a parlé des jeunes gens qui avaient glorieusement combattu dans les troubles d'avril, au lieu de le faire à propos du procès du maréchal Ney: la première question, touchant à des intérêts matériels, aurait trouvé, ce me semble, plus d'écho au dehors comme au dedans.

Nous avions du monde à dîner hier: une douzaine de personnes; Pauline, ma fille, faisait la douzième. Il n'y a pas de mal à ce qu'elle apprenne à écouter sans ennui de la conversation sérieuse; elle a bon maintien dans le monde, où elle me paraît plaire par sa physionomie ouverte et ses manières bienveillantes. Après le dîner, les visites ont recommencé, comme si nous étions des ministres. Le fait est que c'était jeudi, jour de réception aux Affaires étrangères et à la Marine, et que, sur le chemin des deux, on nous a pris, je suppose, en allant et en venant.

Paris, 19 décembre 1834.—M. le duc d'Orléans est revenu de Bruxelles: il est venu me voir, hier, et m'a invitée à un bal qu'il donne le 29. Il n'est resté qu'un instant, le Roi l'ayant envoyé chercher; j'ai su, plus tard, à quel propos.

M. Guizot est venu ensuite; il avait l'air moins à son aise que de coutume; il a cherché à s'y mettre en faisant de la doctrine sur l'Angleterre, sur la France, sur toutes choses, mais il m'aura trouvée peu digne de l'entendre; en effet, j'écoutais froidement, parce que c'était parfaitement ennuyeux, et il est parti.

Mme de Castellane m'est arrivée, tout essoufflée, de la part de M. Molé, pour que je prévienne M. de Talleyrand de ce qui se passait. M. le duc d'Orléans, entraîné par cette déplorable influence Flahaut, se proposait aujourd'hui, à l'ouverture de la séance de la Chambre des Pairs, et à la lecture du procès-verbal de la séance d'hier, de protester, avec son groupe, contre l'assassinat du maréchal Ney, et de demander la revision du procès. Heureusement que M. Decazes en a été averti; il a été en prévenir M. Pasquier, celui-ci a couru chez M. Molé, un des vingt-trois Pairs restants du procès du Maréchal. Grande et juste rumeur dans le camp; on a été à Thiers, celui-ci a couru chez le Roi, qui ignorait tout et qui est entré en grande colère. Il a fait chercher son fils partout, et, après une scène très vive, lui a défendu toute démarche. Son grand argument a été celui-ci: «Si vous demandez la revision du procès du maréchal Ney, que répondrez-vous à tel ou tel Pair carliste qui viendra (et il s'en trouvera) demander la revision du procès de Louis XVI, bien autrement un assassinat?» J'ai su cette dernière partie de l'incident par M. Thiers, qui est venu chez M. de Talleyrand, tout à la fin de la matinée. Bertin de Veaux, qui avait eu vent de la chose, arrivait aussi tout épouffé.

Enfin le bon sens du Roi a arrêté cette belle équipée; mais qu'elle se soit présentée à l'esprit de quelqu'un, et de qui? est une des grandes étrangetés du temps!

Paris, 20 décembre 1834.—J'ai reçu hier une lettre de Londres, du 18, et l'ai portée tout de suite à M. de Talleyrand. Je lui ai lu ce qui était relatif à l'effroi causé par ce nom de M. de Broglie comme ambassadeur à Londres, et à la nécessité de nommer un successeur à M. de Talleyrand. Il a très bien senti cela, et a écrit immédiatement qu'il désirait voir le Roi. A ce moment est arrivé M. de Rigny, lui apportant une autre lettre particulière. M. de Talleyrand a insisté sur le choix de Rayneval, ce qui n'a pas plu, je crois, à M. de Rigny, si j'en juge par ce que celui-ci m'a dit à dîner: «Il y a un inconvénient immense à envoyer M. de Rayneval à Londres, mais c'est le secret du ministre des Affaires étrangères; si c'était le secret de l'amiral, je vous le dirais.» Je n'ai pas insisté.

Je sais que chez le Roi, à cinq heures, il a été convenu que Rigny écrirait à Londres une lettre à la fois ostensible et confidentielle, dans laquelle on dirait que le Roi portera son choix sur Molé, Sainte-Aulaire ou Rayneval et qu'on serait bien aise de savoir lequel de ces trois noms serait le plus agréable au duc de Wellington. Je me suis permis de dire à M. de Talleyrand que cela me paraissait fort maladroit, puisque si le choix du Duc porte sur Rayneval, on sera très embarrassé ici de ne pas le nommer, et cependant on me paraît décidé à ne pas le faire; que si le Duc désire Molé, on éprouvera un refus de ce dernier, et, qu'en définitive, il faudra nommer Sainte-Aulaire, qui n'est désiré ni par le Roi, ni par le Conseil, ni par le Duc. Comme tout est mal dirigé et mal conduit ici! Il n'y a nulle part ni bon sens, ni simplicité, ni élévation, et on prétend, cependant, gouverner non seulement trente-deux millions de sujets, mais encore l'Europe tout entière!

Paris, 21 décembre 1834.—J'ai su, de bien bonne part, ces trois faits: que l'on ne veut pas envoyer Rayneval comme ambassadeur à Londres, et que c'est la fraction doctrinaire et Broglie en sous-main qui s'y opposent; que l'on a, officiellement, propose hier Londres à Molé, qui l'a officiellement et formellement refusé; et qu'enfin ce matin, on en était à Sébastiani, sans rien d'arrêté cependant.

Paris, 24 décembre 1834.—On parlait de Sébastiani, hier, comme devant être dans le Moniteur de demain, mais à mesure que ce nom circule dans le public, il excite une véritable rumeur. M. de Rigny grille de se démettre de son ministère pour demander l'ambassade de Londres, mais on craint de voir la machine, ici, se détraquer sur nouveaux frais, par la sortie d'un des membres importants du Cabinet. Il paraît que c'est l'état des affaires financières de Rayneval qui empêche de songer à lui; on le dit criblé de dettes et presque en banqueroute.