1835
Paris, le 3 janvier 1835.—J'ai eu hier la visite du duc de Noailles qui m'avait écrit un billet fort aimable pour me prier de le recevoir. Il est venu me parler de la nièce de sa femme, Mme de Chalais, qu'il aimait comme son enfant et qu'il savait être vivement regrettée par moi. Nous avons pleuré ensemble; puis il m'a parlé un peu de politique avec bon sens et bon goût; un peu de la société; beaucoup de Maintenon. Il est resté très longtemps et paraissait à son aise et se plaire fort. Il m'a exprimé le désir de me voir souvent et d'entrer un peu dans nos habitudes. C'est un des hommes que M. Royer-Collard compte davantage: il est fort laid et a l'air vieux sans l'être; il est studieux, distingué et de très bonne compagnie. J'ai beaucoup vu sa femme quand elle s'appelait Mlle Alicia de Mortemart et qu'elle demeurait chez sa sœur la duchesse de Beauvilliers, qu'elle suivait à Saint-Aignan. Nous sommes, d'ailleurs, fort parents des Mortemart, la vieille princesse de Chalais, chez laquelle M. de Talleyrand a été élevé, étant Mortemart, fille de M. de Vivonne, frère de Mme de Montespan.
J'ai été hier à la grande réception du soir aux Tuileries, la Reine m'ayant fait dire par Mme Mollien que je pourrais arriver et m'en aller par les appartements particuliers, et, par conséquent, ne pas attendre ma voiture. C'était le dernier jour de réception; j'y ai mené ma belle-fille, Mme de Valençay. Le palais, éclairé, est vraiment superbe; beaucoup de choses ont très bon air; beaucoup d'autres font contraste. Ainsi, par exemple, les fracs isolés à travers la grande majorité des uniformes, quelques femmes fort parées, puis d'autres en bonnet de comptoir; point de désordre, mais aucune distinction de salles, de places; on ne défile pas, c'est la Cour qui entre quand tout le monde est arrivé et qui fait le tour des dames, après quoi, les hommes seuls défilent; il y a un petit monsieur en uniforme qui précède et qui demande à chaque dame son nom, ce qui me paraît pour les trois quarts et demi indispensable.
On a été très gracieux pour moi et je crois qu'on attachait du prix à ce que j'allasse un jour de grande réception qu'on peut bien appeler publique. On craignait que je ne voulusse me borner aux audiences particulières. C'eût été, ce me semble, de mauvais goût; peut-être aimerais-je mieux ne pas aller du tout, mais, quand on trouve bon de voir les gens en particulier, il ne faut pas avoir l'air de s'en cacher et de les renier en public. Aussitôt vue, la Reine m'a elle-même dit de m'en aller, on m'a fait ouvrir la petite porte et je me suis sauvée, ravie d'être quitte de cette corvée!
Paris, 7 janvier 1835.—M. Molé est venu me voir hier, il m'a dit bien des choses singulières, et entre autres, celle-ci, qu'il se croyait «la mission de purger le gouvernement de l'influence doctrinaire». Il a une terrible haine pour les doctrinaires; car il sait haïr. Il m'a même surprise à ce sujet et je me suis demandé s'il savait aussi bien aimer. Je suis restée embarrassée devant la réponse.
Paris, 8 janvier 1835.—Madame Adélaïde m'ayant demandé de lui mener Pauline, je l'ai fait hier. Le Roi m'a fait dire de l'attendre chez sa sœur, ce qui fait que j'y ai passé trois heures. Le Roi venait d'apprendre la scène étrange qui a eu lieu parmi les amnistiés du Mont-Saint-Michel: le jour même de leur délivrance, tous les amnistiés républicains (les carlistes ont dit des prières et sont retournés tranquillement dans la Vendée) ont chanté des chansons atroces, et ont fini par jurer sur leurs couteaux de table l'assassinat du Roi. Celui-ci avait sous les yeux les rapports de police et nous en a dit tous les détails.
Il a causé longtemps, et de toutes choses; je dois dire avec beaucoup de bon sens, d'esprit, de lucidité et de prudence; comprenant parfaitement les destinées anglaises, jugeant bien l'Europe, parlant de son fils avec une grande raison. Il m'a particulièrement dit deux choses qui m'ont frappée. La première, c'est que, sans avoir été entraîné aussi loin que son fils, il avait lui-même, cependant, donné dans de certaines erreurs dont la pratique l'avait guéri. Il est revenu sur la Révolution de Juillet, et a mis du prix à s'en montrer étranger dans le principe, aussi m'a-t-il raconté que lors de la décoration de Juillet, ses ministres avaient voulu la lui faire porter, et qu'il s'y était refusé, disant qu'il ne la porterait jamais, n'y ayant eu aucune part que celle d'en arrêter les résultats destructeurs. Il a ajouté: «Madame, vous ne me l'avez jamais vu porter, cette décoration!»
Il est de plus en plus embarrassé pour son ambassadeur à Londres, car les nouvelles reçues hier matin même de Naples prouvent que Sébastiani est hors d'état. Je crois que le Roi aimerait M. de Latour-Maubourg, mais celui-ci est malade et ne parle que de se retirer à la campagne. M. de Sainte-Aulaire arrivera dans trois ou quatre jours et je m'imagine que la chance tournera vers lui. Il a été question, entre le Roi et moi, de M. de Rigny pour Londres, mais le Roi dit à cela: «Le seul ministre possible aux Affaires étrangères pour remplacer Rigny serait Molé, mais Guizot n'oserait pas rester avec lui à cause de la fureur de Broglie, et on ne croit pas pouvoir se passer de Guizot à la Chambre.» L'objection contre Sainte-Aulaire, c'est l'influence qu'exerce sur lui M. Decazes, qui est mauvaise en elle-même et à juste titre désagréable au Roi.
La lettre de M. de Talleyrand du 13 novembre a été enfin lue au Conseil hier, elle paraîtra dans le Moniteur d'aujourd'hui, et sa publication sera accompagnée d'une réponse très polie de M. de Rigny. On a seulement demandé le changement d'un mot qui a été accordé, parce qu'en réalité, il ne fait qu'éclaircir la pensée sans l'altérer. On a prié M. de Talleyrand de permettre qu'on mît: cet esprit de propagande, au lieu de certaines doctrines.