J'ai été hier soir au grand bal des Tuileries. M. le duc d'Orléans m'a encore attaquée sur les élections anglaises: il a une peur étrange qu'elles ne tournent au profit du Cabinet tory. Voici la seconde fois que nous avons maille à partir à ce sujet; hier, je cherchais à décliner la discussion, mais lui a voulu l'entamer, disant que «peut-être je le convertirais». A quoi j'ai répondu: «J'en serais d'autant plus fière, Monseigneur, que ce serait vous convertir à votre propre cause.»

Il venait de relire la lettre de démission de M. de Talleyrand. Il a dit que c'était un chef-d'œuvre, un vrai document historique; qu'elle aurait un grand retentissement au dehors; que rien ne pouvait être si noble, si simple, si bien pour le Roi que personne ici n'avait le courage de louer; mais que M. de Talleyrand s'y montrait terriblement conservatif, et que cela allait donner lieu à une grande controverse dans les journaux. Je lui ai répondu: «Cela se peut, Monseigneur, mais qu'importe. Que M. de Talleyrand parle ou se taise, il est toujours attaqué par la mauvaise presse. A son âge, et quand on fait ses adieux au public, on a bien le droit de le faire de manière à se satisfaire soi-même et à se montrer tel qu'on est, tel qu'on a toujours été, un homme d'un bon esprit, ami de son pays et du bon ordre, et qui plus est, un homme de sa caste, ce qui n'implique pas nécessairement un homme à préjugés. Enfin, M. de Talleyrand, seul, dites-vous, a le courage ici de louer le Roi, et pourquoi? Parce qu'il est un gentilhomme, un grand seigneur, et par conséquent un conservatif. Il faudra toujours que la Royauté revienne à ceux-là; soyez-en bien sûr.» Il a repris: «Oh! au dehors, cette lettre sera extrêmement admirée.—Oui, Monseigneur, elle le sera au dehors, mais elle le sera aussi par tous les honnêtes gens du dedans, et Monseigneur me permettra de ne compter que ceux-là!» Voilà encore un échantillon de mes conversations avec ce jeune Prince, qui ne manque ni d'intelligence, ni de courage, ni de grâce, mais dont le jugement est encore bien dépourvu de prudence et d'équilibre.

Le Roi qui, lui, est prudent par excellence, et de plus fort gracieux pour moi, est venu à moi et, en riant, m'a dit: «Avez-vous raconté à M. de Talleyrand notre longue conversation?—Sans doute, Sire; elle était trop riche et trop curieuse pour que je ne lui procurasse pas le plaisir d'en apprendre quelque chose.—Ah! ah! je suis sûr que vous n'aurez pas oublié mon anecdote sur la décoration de Juillet.—En effet, Sire, c'est la première chose que j'ai citée à M. de Talleyrand; je la conterai à mon fils, à mon petit-fils; je veux que mes descendants s'en souviennent pour répéter un jour ce que je dis sans cesse, c'est que le Roi a un grand esprit.» Il y a longtemps qu'on a dit que, lorsque la flatterie ne réussissait pas, c'était la faute du flatteur et non de la flatterie; il me semble qu'hier, le flatteur n'était pas en défaut.

Rochecotte, 12 mars 1835.—Nos lettres de Paris nous disent que le refus de M. Thiers de rester au ministère, avec le duc de Broglie, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, refus auquel le Roi ne veut pas entendre pour ne pas se trouver livré si uniquement aux doctrinaires, arrête de nouveau toute la machine. La Chambre des députés commence à s'émouvoir, et il est impossible de bien apprécier où tout ceci précipite.

Il doit y avoir, à Saint-Roch, une quête pour les salles d'asile dirigées par Madame Adélaïde, c'est donc elle qui choisit les quêteuses. Elle a désigné Mmes de Flahaut et Thiers. La première, furieuse, dit-on, du pendant, a refusé; et cette petite difficulté a trouvé moyen de se faire remarquer à travers toutes les grandes impossibilités du moment.

Rochecotte, 14 mars 1835.—Les lettres d'hier ne laissent plus aucun doute sur le dénouement de la crise ministérielle.

C'est, à peu de chose près, la répétition du mois de novembre dernier: le maréchal Gérard fut alors remplacé par le maréchal Mortier; aujourd'hui M. de Broglie remplace Mortier à la présidence et Rigny lui cède les Affaires étrangères, pour prendre l'intérim de la Guerre, jusqu'à l'arrivée de Maison, auquel on a envoyé un courrier. Si celui-ci accepte, l'ambassade de Pétersbourg serait à donner, mais on croit qu'il refusera. Alors Rigny restera-t-il définitivement à la Guerre ou ira-t-il à Naples en cédant la place à quelque général secondaire? C'est ce qu'on ignore encore. Ainsi, avec Broglie et Maison de plus et Rigny de moins, ou à peu près, chacun reste à son poste. C'était bien la peine de faire tant de bruit.

Voici ce qu'on mande relativement à M. Thiers, qui, d'abord, s'était refusé à entrer avec M. de Broglie. Il a été travaillé, tiraillé en tous sens, Mignet et Cousin pour le dissuader, Salvandy pour le faire accepter. Pendant ce temps-là, une réunion nombreuse de députés s'assemblait chez M. Fulchiron. Thiers, le sachant, a dit que si cette réunion le demandait, il accepterait; Salvandy d'y courir et de revenir avec une députation, pour obtenir le consentement de Thiers, qui, cette fois enfin, l'a donné pour ne pas être accusé de faire manquer la seule combinaison possible, et fort, d'ailleurs, d'une expression solennelle de la majorité parlementaire. On croit qu'il ne tardera pas, cependant, à se repentir d'avoir cédé... La balance n'est plus en équilibre; ils vont être deux contre un dans le Conseil. Il n'y a pas là condition de durée.

J'ai reçu une lettre de M. Molé qui me mande: «Vous laissez ici un vide que rien ne peut ni ne saurait remplir; personne ne l'a senti et n'en a souffert comme je l'ai fait depuis quelques jours. J'ai l'espérance que vous m'auriez approuvé, j'ose dire que j'en suis sûr; vous êtes du très petit nombre pour lesquels je me pose la question avant d'agir. Ce n'est plus pour des noms propres qu'on a lutté, c'est pour l'amnistie. L'amnistie pleine et entière était ma condition; ceux qui se retiraient, pour s'imposer, ont provoqué, à la Chambre, un hourra contre; moi seul ai soutenu qu'il tomberait devant la réalité. Quelques-uns, qui voulaient l'amnistie avec moi, ont cependant perdu courage, et, en ce moment, l'ancien ministère va se reformer sous la présidence de M. de Broglie. Plusieurs de ses membres montrent en cela peu de fierté, tous acceptent une position que l'avenir jugera, ainsi que bien d'autres choses.»

Rochecotte, 16 mars 1835.—M. Royer-Collard m'écrit ceci, sur la dernière crise ministérielle: «C'est mardi 10 que le Roi a chargé Guizot d'avertir M. de Broglie. Vous vous attendez à l'insolence d'un vainqueur? Point du tout. M. de Broglie, instruit par Guizot, avait déposé, non seulement son arrogance, mais cette dignité personnelle à laquelle il ne faut pas renoncer, même pour être président du Conseil. Il s'est aussi excusé fort humblement du passé, il a promis d'être sage à l'avenir. Tenez cela pour certain, l'orgueil Necker, qui est le type de l'orgueil Broglie, a fléchi.»