Plus loin, et à propos du papier signé par la soi-disant réunion Fulchiron chez Thiers, il y a ceci: «C'est sur cette pièce que Thiers a capitulé; il rentre donc, mais séparé et dégagé des doctrinaires qu'il a humiliés. Il rentre au lieu que Guizot reste. Personne ne gagne, je crois, à ce replâtrage.»
Plus loin encore ceci: «Quand M. Molé est entré hier chez moi, je l'ai embrassé comme un naufragé sauvé. Il sort de là plus considéré, il s'est surpassé.»
Rochecotte, 23 mars 1835.—J'ai eu, hier soir, une très gracieuse réponse de la duchesse de Broglie à la lettre de félicitations que je lui avais adressée. Le triomphe politique se dissimule sous d'humbles citations bibliques; la bienveillance y domine, et, au fait, je suis contente d'elle, elle est une personne de mérite.
J'avais écrit aussi à M. Guizot, à l'occasion de la mort de son frère; il a attendu la fin de son deuil pour répondre, mais enfin il a répondu, et hier m'est arrivée une lettre de lui très cajolante. Voici la seule phrase politique: «Je suis de ceux qui doivent dire que la crise est finie; mais je suis aussi de ceux qui savent qu'il n'y a jamais rien de fait en ce monde, et qu'il faut recommencer chaque jour. Un effort continuel pour un succès toujours incomplet et incertain, voilà notre vie. Je l'accepte sans illusion, comme sans découragement.»
J'ajouterai un extrait d'une lettre de M. Royer-Collard, arrivée aussi hier soir: «Ce qui s'est passé est fort triste, le dénouement comme la crise. Voyez-y le Roi et Thiers vaincus par Guizot, et par contre-coup M. de Talleyrand dans ce qui lui reste de vie politique. Il est vrai que cette victoire n'a pas l'aspect et ne fait pas le bruit d'un triomphe; elle est obscurcie par l'incertitude de la Chambre; mais Guizot est savant dans l'intrigue et obstiné de toute la force de sa présomption, de toute l'ardeur de sa soif de domination personnelle: il ne s'arrêtera que vaincu lui-même par la force des choses, et je ne sais pas s'il y a quelque part aujourd'hui une telle force. Thiers a eu le plaisir de se faire attendre trente-six heures et de se séparer à la tribune; mais il reste qu'il a reculé, et que c'est la peur que lui fait Guizot avec les petits doctrinaires qui l'a empêché d'entrer, malgré sa bonne volonté, dans le ministère Gérard-Molé; jusqu'à nouvelle circonstance, il est absorbé dans la soumission. M. Molé est sorti de ce chaos avec un surcroît de considération, dont il vous doit, soyez-en sûre, une partie: vous lui avez apparu plus d'une fois et vous l'avez secouru. Il vous aime fort et a besoin de votre approbation; ce qui me l'a tout à fait donné, c'est d'avoir contribué, à ce qu'il croit, à le rapprocher de vous.»
Rochecotte, 10 mai 1835.—J'ai reçu, hier, un assez curieux compte rendu de ce qui s'est passé au comité secret de la Chambre des Pairs à l'occasion de la forme du jugement[ [60]. Plusieurs Pairs ont déclaré qu'on ne pouvait en finir en jugeant les prévenus par défaut, c'est-à-dire en jugeant les banquettes. De cet avis ont été MM. Barthe, Sainte-Aulaire, Séguier et, à ce que l'on croit, de Bastard. M. Decazes et quelques autres ont prétendu qu'il fallait les juger un à un. M. Cousin a adressé les plus violents reproches à M. Pasquier, pour n'avoir pas admis les défenseurs, et à la Chambre pour avoir eu la faiblesse de maintenir la décision de son président. M. Pasquier, dans sa réponse, a fait de la sensibilité, du pathétique. Mais l'incident le plus grave est la déclaration de M. Molé, qui a dit, formellement, que si on jugeait les prévenus en son absence, il se récuserait. Cette déclaration a fait le plus grand effet, et plusieurs Pairs, parmi lesquels le duc de Noailles, se sont rangés à cette opinion. On ajoute ceci: «Vous voyez bien que dans cette déclaration, il y a le noyau d'un nouveau ministère Molé, dans le cas où l'impossibilité du procès forcerait les ministres actuels à céder leurs places; mais, d'un autre côté, faiblir devant de tels accusés serait si dangereux, que la nécessité de résister l'emportera sur toute autre considération: reste à savoir comment! Ce procès est une hydre!»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Langenau (Suisse), 18 août 1835.—Il y a quelque temps que cette petite Chronique a été interrompue. J'ai été souvent malade, toute application m'était impossible; ma paresse a augmenté, puis est survenu le dégoût de la plume et de rédiger ma propre pensée, après avoir si longtemps mis en œuvre celle des autres, ou, pour parler plus exactement, leur avoir prêté la mienne; puis les déplacements, les voyages, tout enfin a concouru à rompre mes habitudes. Trop de tableaux nouveaux ont distrait mon esprit, le temps m'a manqué pour la vie recueillie et appliquée, toute inspiration d'ailleurs était éteinte. J'avais vécu en prodigue pendant quatre années; mes provisions étaient courtes, elles se sont trouvées épuisées! Bref, pour me servir du mot, peu filial, de M. Cousin parlant de son père, devenu imbécile, l'animal seul est resté.
Mes lettres ont raconté, dans le temps, le séjour de M. le duc d'Orléans à Valençay; le drame (je peux bien le nommer ainsi) de la démission de M. de Talleyrand de son ambassade de Londres; le changement du ministère, à Paris, qui n'a eu que trois jours de durée; celui du Cabinet anglais, qui, au bout de trois mois, s'est retiré devant un Parlement imprudemment renouvelé; le mécontentement de tous ces événements autour de moi; l'intrigue à facettes qui a fait Sébastiani ambassadeur à Londres, tandis que M. de Rigny y aspirait en cachette; tout cela est bien connu, je n'en dirai donc plus rien.
A Maintenon, où j'ai passé quelques heures chez le duc de Noailles, j'ai eu plaisir à entendre un long récit du séjour que Charles X y fit en 1830, en quittant Rambouillet pour s'embarquer à Cherbourg. Le duc de Noailles raconte avec émotion, et par conséquent avec talent, cette scène dramatique. Je ne l'ai malheureusement pas écrite le jour même où il me l'a contée et aujourd'hui je craindrais que ma mémoire ne la défigurât. Je repasserai un jour ou l'autre par Maintenon et, à défaut du récit que je n'entendrai plus, je dirai ce que cette ancienne et curieuse demeure sera devenue entre les mains du duc de Noailles, qui y fait beaucoup d'embellissements.