Notre paisible séjour à Rochecotte aurait pu aussi fournir quelques pages, dues aux récits piquants de M. de la Besnardière, à la correspondance souvent agitée de Madame Adélaïde pendant la rentrée, en mars dernier, du ministère doctrinaire, et à quelques traits caractéristiques de M. de Talleyrand, aux prises avec une solitude comparative, cherchant, presque toujours, à mettre les autres dans leurs torts pour se créer des émotions, s'y plaçant lui-même et guerroyant ainsi tout seul dans une atmosphère toute pacifique.

J'aurais dû, pendant les jours que Mme de Balbi a passés chez moi, écrire les mille traits animés qui peignent si bien son époque et son genre d'esprit. Sa conversation en était semée; ils se lient, presque toujours, à des scènes, à des personnages et à des situations qui leur ôtent toute trivialité et en font de vraies données historiques. Si j'avais été en train alors, je n'aurais pas, certes, passé sous silence l'apparition bavarde, pompeuse, médisante, en somme grotesque, quoique travaillant sur un fond spirituel et animé, du comte Alexis de Saint-Priest, contraste frappant avec la mesure, le bon goût et la malice incisive de Mme de Balbi. Le manque de toute convenance est ce qui choque le plus dans M. de Saint-Priest, qui se croit diplomate par droit de naissance et qui ne l'est sûrement pas par tempérament. Il s'occupe aussi de littérature, de Mémoires historiques, pour lesquels il s'est cru le droit de demander à Mme de Balbi, dès le premier jour de leur rencontre à Rochecotte, de lui communiquer les lettres que, sans doute, elle devait avoir, en grand nombre, de Louis XVIII. La prétention était trop forte pour ne pas faire changer en sérieux la gaieté habituelle de Mme de Balbi, qui lui répondit, fort sèchement, qu'elle manquerait à tous les sentiments de respect et de reconnaissance qu'elle conservait pour le feu Roi, si une seule de ces lettres était publiée ou seulement montrée tant qu'elle vivrait.

Pendant le mois de juin, que j'ai passé à Paris, Versailles, que le Roi a eu la bonté de nous montrer, aurait dû me donner le besoin de retracer ici l'impression profonde que m'avait faite la pensée première et la restauration actuelle. A Paris, où tout s'efface si vite, Versailles cependant est resté net et éblouissant dans ma pensée, mais c'était le trop à dire que j'ai craint. Il est douteux que je revoie ce château d'une manière aussi curieuse, entre M. de Talleyrand qui refaisait le Versailles de Louis XV, de Louis XVI et de l'Assemblée constituante, et le Roi Louis-Philippe, au milieu de la salle de 1792, reporté aux premiers souvenirs de sa jeunesse, et les faisant revivre par ses récits aussi bien que par les beaux portraits et les curieux tableaux qu'il leur a consacrés. Au mois d'avril 1812, j'avais visité Versailles avec l'Empereur Napoléon, lorsque, rêvant d'y établir sa Cour, il était allé y inspecter les travaux qu'il y faisait exécuter et qui, les premiers, ont retiré Versailles du désordre et de la destruction que la Révolution y avait portés! Cette première visite méritait bien de me revenir à la mémoire lors de la seconde. M. Fontaine, l'habile architecte, et moi, étions les seuls qui pouvions faire le rapprochement de ces deux restaurations.

Berne, 19 août 1835.—Le mois de juin, passé à Paris, a été assez rempli d'événements divers. Je me reproche vraiment d'en avoir laissé l'impression s'affaiblir au point d'en avoir à peine conservé une trace légère; plusieurs conversations en tiers entre le Roi et Madame Adélaïde, les petites intrigues des doctrinaires tournant avec défiance autour de moi, par l'entremise de M. Guizot, en qui j'ai souvent remarqué une hypocrisie dégagée qui me paraît être un charlatanisme assez nouveau; les accès de découragement et d'enivrement de M. Thiers; mille circonstances enfin qui donnaient à chaque jour un mouvement particulier, auraient bien mérité quelques notes. J'aurais dû dire un mot d'un dîner à la villa Orsini, chez M. Thiers, où quinze personnes, bizarrement rapprochées, donnaient à cette partie un cachet de mauvais goût qui l'a rendue embarrassante pour moi et qui a fait dire à M. de Talleyrand: «Nous venons de faire un dîner du Directoire.»

Des intérêts personnels aussi ont été touchés. La mort de la jeune Marie Suchet, la douleur de sa mère; la confirmation de ma fille Pauline, qui m'a fait rencontrer, après cinq années de séparation, Mgr l'archevêque de Paris, ont été autant d'événements qui ont marqué les jours, en les détachant, pour ainsi dire, les uns des autres, ne permettant pas de les confondre.

J'ai été plus particulièrement frappée de mon entrevue avec M. de Quélen, parce qu'elle a amené une conversation que je ne veux pas livrer à l'oubli. L'Archevêque, revenant sur un sujet qui, de tout temps, l'a fortement préoccupé, celui de la conversion de M. de Talleyrand, m'en a reparlé avec la même vivacité que du temps de M. le cardinal de Périgord. A tous ses vœux, à l'assurance que toutes les tribulations de sa vie épiscopale avaient été acceptées avec joie dans l'espérance d'obtenir de Dieu, par ses propres souffrances, le retour de M. de Talleyrand dans le sein de l'Église; à d'instantes exhortations pour me faire travailler à une œuvre aussi méritoire, il a ajouté que, connaissant la sûreté de mon caractère, et croyant, d'ailleurs, bien faire de me prévenir sur sa conduite dans cette question, il devait me confier qu'ayant cru trouver, dans la dernière phrase de la lettre de démission de M. de Talleyrand, du 13 novembre dernier, un retour vers des idées graves, il s'était, lui, M. de Quélen, flatté que le moment d'agir efficacement était venu, et qu'il avait alors écrit à Rome, directement au Pape, pour demander quelle ligne le Saint-Père lui tracerait: «La réponse du Saint-Père ne s'est pas fait attendre», m'a dit M. de Quélen, «elle est en termes doux et affectueux pour M. de Talleyrand; elle me donne le droit d'absoudre et de réconcilier, et elle étend même mes pouvoirs jusqu'à me permettre de les déléguer aux prélats dans les diocèses desquels M. de Talleyrand pourrait être atteint de sa dernière maladie, nommément aux archevêques de Bourges et de Tours; enfin le Pape m'a même témoigné la disposition d'écrire lui-même à M. de Talleyrand.» Mes réponses à M. de Quélen n'ont pu être que dilatoires. J'ai montré cependant d'une manière précise que toute démarche directe provoquerait probablement un effet opposé à celui désiré et que, quant à moi personnellement, je ne pourrais jamais me renfermer que dans un rôle purement passif.

Assurément, je ne puis que me tenir également éloignée de toute action contraire au but désiré par l'Église, et de toute action qui pourrait troubler un repos qui m'est confié, sans amener le résultat souhaité. Si jamais ce résultat peut être atteint, c'est à une voix plus haute et plus puissante que la voix humaine à l'obtenir.

L'Archevêque m'a aussi parlé de ses propres tribulations, de celles qu'il a éprouvées depuis 1830: elles ont été étranges et douloureuses. Je regrette que, dernièrement, il ne les ait pas un peu plus oubliées, lorsque, retournant aux Tuileries après l'attentat du 28 juillet[ [61], et rouvrant Notre-Dame au Roi, il n'a pas accompagné ses actes de paroles plus franches, plus nettement pacifiques. Il aurait évité ainsi le reproche d'avoir parlé à deux adresses, l'une à Prague, l'autre à Paris. Le malheur de l'Archevêque, c'est de n'avoir pas tout à fait la portée d'esprit nécessaire pour le rôle difficile dans lequel les circonstances l'ont placé; il n'a pas, non plus, le degré d'énergie qui supplée, souvent avec avantage, à ce qui manque à l'esprit. Il n'est, certes, point dépourvu d'excellents sentiments, ni des meilleures intentions; il est doux, charitable, affectueux, reconnaissant, sincèrement attaché à ses devoirs et toujours prêt au martyre; mais il reçoit trop facilement toutes les impressions. Il est aisé d'obtenir sa confiance et d'en abuser, en le poussant dans une route dont il ne découvre pas assez vite le but; il s'intimide du blâme et sans cesse le provoque, par une hésitation et un manque d'équilibre qui tiennent à l'incertitude de l'esprit et aux scrupules d'une conscience qui ne sait jamais si le bien d'hier est encore le bien d'aujourd'hui. Bon pasteur en temps ordinaire, il n'a eu, à notre époque, où personne ne semble fait pour la place qu'il occupe, qu'une attitude sans force publique et sans tranquillité privée. Cependant, comme il a beaucoup de nobles et bonnes qualités et qu'il porte à tout ce qui se nomme Talleyrand un intérêt extrême et qui lui fait honneur, puisqu'il est puisé dans sa reconnaissance pour le cardinal de Périgord, je lui souhaite de bien bon cœur une vie plus douce que celle des dernières années et la fin de toutes ses tribulations. Un autre aurait su, peut-être, en tirer parti; il ne sait, lui, qu'y succomber...

Le séjour de quatre semaines que j'ai fait dernièrement à Baden-Baden m'a plu. J'y ai trouvé d'anciennes connaissances, j'y ai fait quelques rencontres agréables. C'est bien là encore que j'aurais dû fixer mes souvenirs par quelques lignes consacrées à Mme la princesse d'Orange, ce chef-d'œuvre d'éducation de princesse; au Roi de Würtemberg, à ses filles les princesses Sophie et Marie, à l'hostilité assez mal dissimulée entre Mmes de Lieven et de Nesselrode, à la douce philosophie de M. de Falk, au bon langage de M. et de Mme de Zea, enfin à tout ce qui, en bien et en mal, m'a frappée dans cette réunion de personnes dont chacune avait sa part de distinction.

Elles se groupaient toutes, plus ou moins, autour de Mme de Lieven dont l'éclat passé et l'infortune récente (la mort de ses deux plus jeunes fils dans la même semaine), excitaient l'intérêt ou imposaient des devoirs. Elle m'a fait grande pitié et m'est apparue, d'ailleurs, comme un grand enseignement. Déroutée, jetée au hasard, sans résignation, ne se complaisant pas dans ses regrets, et ne trouvant qu'un vide cruel dans des distractions qu'elle ne se lasse pas de demander à chacun, sans goût d'occupation, sans satisfaction pour elle-même, elle vit dans la rue, dans les promenades, cause sans suite, n'écoute guère, rit, sanglote, et fait, au hasard, des questions sans intérêt. Cette douleur est d'autant plus lourde qu'elle est sans patience au bout de quatre mois d'infortune. Elle s'étonne déjà de la durée de ses regrets; ne voulant pas subir le mal, il ne s'use pas; elle le prolonge en luttant avec hostilité. Dans le combat la douleur triomphe et la victime crie, mais le son est discordant et ne fait vibrer aucune corde sympathique dans l'âme d'autrui. J'ai vu chacun se lasser de la plaindre et de la soigner: elle s'en apercevait et en était humiliée. Elle a paru me savoir gré d'avoir eu pour elle des soins plus durables, et elle m'a laissé la conviction de lui avoir été, non pas une consolation, mais du moins une ressource, et j'en suis bien aise.