Je reviens d'une course qui est pleine d'intérêt. Le but principal était la cascade de Pisse-Vache, belle gerbe d'eau, droite, écumeuse, jetant au loin autour d'elle une poussière humide, s'élançant, en un seul jet, d'une brèche de rochers, dont les deux pointes se dressent en longues aiguilles; l'eau de cette cascade se mêle bientôt à celle du Rhône, près du pont sur lequel on passe ce fleuve, également impétueux depuis sa source jusqu'à son embouchure; il l'est remarquablement dans la gorge étroite qu'il traverse en quittant le Valais, pour entrer dans le canton de Vaud. La limite est à Saint-Maurice, village pittoresque dont les couvents, le castel, la vieille tour, les fortifications inégalement appuyées sur les flancs de rochers à pic sont d'un curieux aspect. La porte de ce bourg est, pour ainsi dire, formée par l'étroit passage que laissent entre eux deux grands rochers qui séparent les deux cantons. De ce point, on voit, à droite, le canton de Vaud, terminé, au loin et par delà le lac Léman, par le Jura, et à gauche, le sauvage Valais, fermé par la chaîne neigeuse du Saint-Bernard.
Ce qui, cependant, a fort gâté cette course pour moi, a été la nature de la population. Les crétins sont nombreux, et ceux-là même qui ne sont pas aussi infortunés, sont encore affreusement défigurés par des goitres; les femmes surtout en ont jusqu'à trois; les eaux, provenant des neiges fondues, l'action incomplète du soleil, qui n'éclaire que peu les étroites gorges du Valais, y rendent cette infirmité fort commune.
Genève, 26 août 1835.—Partis de Bex ce matin, nous avons longé le Rhône jusqu'au point où il se jette dans le lac Léman, de là à Thonon; route charmante, hardie, taillée dans le roc, suspendue sur le lac, mélange pittoresque de pelouses superbes, de châtaigniers admirables et de rochers majestueux du plus bel effet. A partir de Thonon, la route devient monotone jusqu'à deux lieues de Genève; aux beautés naturelles de la contrée se joignent alors les nombreux embellissements de jardins soignés comme en Angleterre, de jolies maisons de campagne, d'avenues superbes, le tout groupé, ainsi que la ville de Genève, en amphithéâtre autour du lac.
Nous sommes descendus à l'Hôtel des Bergues. Ma fenêtre donne sur un nouveau pont en fil de fer, qui, en passant sur le Rhône, joint les deux parties de la ville et conduit, en même temps, à une petite île sur laquelle se trouve la statue de Jean-Jacques Rousseau, entourée d'un bouquet de gros arbres. On aperçoit aussi une grande partie du lac couvert de petites embarcations. Rien ne saurait être plus gai, plus animé.
Genève, 27 août 1835.—Le duc de Périgord, que j'ai rencontré hier, ici, et qui est une bonne autorité pour ce qui regarde M. l'archevêque de Paris, m'a expliqué, de la manière suivante, le rapprochement de celui-ci avec le gouvernement actuel. Après l'attentat du 28 juillet, le curé de Saint-Roch, dont l'église est devenue la paroisse de la famille royale, depuis la destruction de Saint-Germain-l'Auxerrois, s'est rendu chez le Roi, qui lui a dit ses intentions pour un service funèbre. Le curé, qui se nomme l'abbé Olivier, a fait alors observer au Roi, qu'après le service funèbre, un Te Deum en action de grâces pour la conservation du Roi et de ses enfants, serait aussi indiqué que convenable. Le Roi a adopté cette idée, en ajoutant toutefois: «Ce Te Deum aura donc lieu à Saint-Roch, puisque l'Archevêque continue son opposition à mon gouvernement.» Le curé de Saint-Roch a aussitôt prévenu l'Archevêque de l'innovation qu'allait entraîner son éloignement. C'est alors que M. de Quélen s'est décidé à aller chez le Roi: il a été reçu, et, depuis, il a officié aux Invalides et à Notre-Dame. Je saurai, plus tard, ce qui s'est passé entre le Roi et lui.
On m'écrit de Paris, que le maréchal Maison, qui ne se mêle pas des débats de la Chambre, promène tous les jours, à la belle heure, en phaéton, une demoiselle qu'il a ramenée de Saint-Pétersbourg. C'est l'élégant du ministère.
Genève, 29 août 1835.—Les environs de Genève ont autant gagné que l'intérieur de la ville; chaque année, de nouvelles maisons de campagne remplacent et augmentent celles qui peuplaient les bords du lac. La plus soignée appartient à un banquier nommé Bartholony. C'est le goût italien qui domine dans la construction de ces villas; les jardins et la disposition des fleurs rappellent l'Angleterre; le cadre général seul reste suisse, et l'on n'en saurait trouver un plus grandiose. Coppet, plus éloigné de Genève, n'a aucun style; habité maintenant par la jeune Mme de Staël, qui y vit dans toute l'austérité des premières veuves chrétiennes, ce lieu semble désert et lugubre; le village sépare le château du lac et en ôte la vue. M. et Mme Necker et la fameuse Mme de Staël reposent dans une partie du parc défendue par des broussailles qui en rendent les approches difficiles. D'ailleurs, d'après l'ordre des défunts, personne, pas même leurs enfants, ne peut franchir cette enceinte. Le reste du parc est plein de beaux arbres, mais trop rapprochés: ils manquent d'air et de soin, comme tout l'ensemble de cette demeure. On n'y laisse plus pénétrer les étrangers. J'y ai été jadis: les appartements sont bien distribués et dans d'assez belles proportions, mais arrangés sans goût, sans élégance; c'est, à tous les égards, l'établissement d'un banquier puritain: vaste et austère, ni noble, ni imposant.
La position de Ferney est très agréable; les terrasses et la végétation embellissent cette demeure, qui, en elle-même, est petite; le tout est sur l'ancien modèle français du siècle dernier. Le salon et la chambre à coucher de M. de Voltaire sont restés seuls ouverts aux visiteurs et consacrés au souvenir du grand esprit qui a fait, pendant trente ans, de ce petit manoir, le foyer d'où sont parties tant d'étincelles brûlantes. Nous sommes restés longtemps à examiner toutes les petites reliques conservées par le jardinier. Il avait quatorze ans à la mort de M. de Voltaire; il débite assez bien sa leçon: car je ne trouve pas que ses récits aient un caractère original.
Il y a, dans une lettre que j'ai reçue hier de M. le duc d'Orléans, le passage suivant: «C'est le jour où les lois en discussion seront votées, où cette arme dangereuse sera remise entre les mains du pouvoir, que commencera la difficulté. Ce n'est rien de les avoir fait voter, c'est tout de les exécuter. Saura-t-on suffire à cette lutte de tous les instants? Saura-t-on déjouer chaque jour toutes les ruses? résister à toute la ténacité que déploieront, dans la défense de leurs dernières ressources, des hommes poussés à bout, et n'ayant plus qu'une seule pensée, qu'un seul but? Les mauvaises langues, ici, prétendent qu'il est bien plus difficile de gouverner régulièrement et avec suite, que d'emporter d'assaut, à coups de discours, des lois nouvelles, lorsqu'on n'exécute pas même celles dont on est armé. Pour ma part, je me borne à dire, que maintenant que les ministres nous ont engagés dans la lutte si grave que nous venons de commencer, je n'aurais pas de mots pour qualifier leur conduite, s'ils n'usaient pas convenablement de la force qu'ils ont cru devoir demander, ou s'ils voulaient rejeter sur d'autres le fardeau d'exécuter ce qu'eux seuls ont conçu et exigé dans ce qu'ils croyaient être leur propre intérêt.»
Lons-le-Saulnier, 31 août 1835.—Je suis arrivée ici hier au soir, bien tard, après avoir traversé le sauvage, aride et triste Jura. De grands efforts y ont créé une route facile, quoique lentement parcourue à cause des montées et des descentes continuelles; mais les chemins, arrachés à du roc pur, abrités par des encaissements habilement pratiqués entre les infiltrations de l'eau, sont parfaitement unis, larges et bien défendus contre les dangers d'une nature aussi âpre. Des hauteurs de Saint-Cergues j'ai jeté un dernier regard sur le beau lac de Genève et des Alpes. Ce grand tableau se déploie magnifiquement et laisse dans le souvenir une belle image.