Arlay, 1er septembre 1835.—Ce lieu-ci, qui faisait partie de l'ancien duché d'Isenghien, est venu au prince Pierre d'Arenberg du fait de sa grand'mère maternelle, héritière de la maison d'Isenghien, qui descendait de celles de Châlons et d'Orange. Tout cela est fort noble d'origine, et fort présent à la mémoire du propriétaire actuel. La vue, de ma chambre, et celle de toute la maison, est étendue sans être pittoresque, de même que la maison, qui est vaste et bien restaurée, est un peu nue d'ameublement et un peu froide, le coteau qui la domine l'abritant du midi.
Au sommet de ce coteau se voient les restes du gothique manoir tombé en ruines qui n'ont pas assez de caractère. Les arrivées sont courtes. Il n'y a pas d'autre avenue qu'une cour plantée. Beaucoup de choses manquent à l'agrément et au bon air de l'établissement, mais c'est un bon débris arraché au naufrage révolutionnaire. Les maîtres de la maison et la duchesse de Périgord m'ont reçue avec la plus parfaite obligeance.
J'ai reçu ici une lettre de M. Royer-Collard. Il retournait chez lui, à la campagne, «après avoir acquitté à la Chambre ce qu'il croyait être de son devoir et de son honneur», et sans attendre le vote sur l'ensemble de la loi. Son discours, que j'admire comme pensée, comme sentiment, comme langage (il n'a pas voulu en faire un discours d'effet ou d'entraînement), était pour satisfaire un cri de sa conscience, pour bien faire comprendre sa position, qu'un long silence laissait incertaine dans l'esprit de plusieurs; c'était pour tracer nettement sa ligne d'opinion, qu'il a, quoique fort souffrant, prononcé ce discours peu étendu, mais si plein de choses! Depuis cinq ans, c'est la première fois que, sans exciter des murmures, sans paraître ridicule, hypocrite ou imprudent, on a loué, défendu, honoré la Pairie, et que l'esprit religieux, les mots de Dieu et de Providence se sont fait entendre dans l'enceinte de la Chambre des députés. Le respect avec lequel de telles paroles ont été écoutées me paraît, plus que toutes choses, placer M. Royer-Collard à part, dans la haute région qui lui appartient.
L'homme qui semble avoir soudoyé Fieschi, et qui se nomme Pépin, avait été enfin arrêté. C'était une grosse affaire, mais il s'est échappé! Sur un ordre du Parquet, ce Pépin avait été extrait à minuit, peu d'heures après son arrestation, de la Conciergerie où il avait été placé, afin de faire, en sa présence, des perquisitions dans sa maison. Il a été conduit, par un commissaire de police et deux hommes seulement; aussitôt entré chez lui, il a disparu! Un homme dont l'arrestation était si importante conduit à minuit par deux gardes!... sans être attaché, et conduit dans sa propre maison dont il connaissait des issues sans doute inconnues à ceux qui le menaient, c'est d'une étrange imprudence! Il paraît que depuis les affaires du 6 juin 1832[ [64], dans lesquelles cet homme avait été impliqué, sa maison était disposée pour lui fournir les moyens de s'échapper. Le juge d'instruction qui a laissé échapper Pépin, en ne le faisant pas mieux surveiller, se nomme Legonidec; c'est un jeune juge d'instruction de la Cour d'assises de Paris. Il y a des personnes qui croient qu'il sera fortement compromis par la légèreté, si ce n'est plus, qu'il a apportée dans une circonstance aussi grave.
On m'a menée voir les ruines du vieux château; elles ont plus d'étendue et d'importance que je n'avais jugé en arrivant. C'était une forteresse considérable, qui, sous Louis XI, dans le temps des guerres contre les Bourguignons, a été démantelée par les ordres de ce souverain.
Dijon, 3 septembre 1835.—J'ai quitté Arlay ce matin, emportant un souvenir reconnaissant du bon accueil qui nous y a été fait, à Pauline et à moi. La princesse d'Arenberg surtout m'a inspiré une véritable amitié; sa politesse, sa bienveillance, sa simplicité, jointes à beaucoup de raison et d'aplomb, embellies par l'instruction, des talents, le tout se communiquant facilement, assurent à cette jeune femme une place distinguée parmi les personnes de son âge et de son rang, dont bien peu me paraissent la valoir.
J'ai parcouru la nouvelle route, qui passe par Saint-Jean-de-Losne et abrège beaucoup. Le chemin est beau et facile, mais le pays qu'il traverse, riche sans doute, et bien cultivé, n'offre cependant rien de gracieux, et je dirais même rien d'intéressant, sans un assez grand nombre de châteaux, et le canal de Bourgogne orné de beaux rideaux de peupliers.
Pierres, le château de M. de Thiard, est le plus important de ceux qui se trouvent sur cette route. Il m'a paru considérable et noblement entouré, mais dans une position peu agréable; il est fâcheux qu'on abatte celui de Seurre, placé au bord de la Saône: il m'a semblé offrir une jolie situation; Toiran, la Bretonnière et quelques autres, prouvent que la province est bien habitée.
Je regrette d'être arrivée trop tard ici pour visiter Dijon. Cette ville se présente bien, elle renferme de beaux édifices, les rues sont animées; le parc, belle promenade publique, à un quart de lieue de la ville, et qui y tient par de longues avenues, doit être d'un grand agrément pour les habitants.
Tonnerre, 4 septembre 1835.—La route de Dijon à Montbard est unie, dépouillée, fatigante à l'œil. Montbard est un vieux château féodal des duc de Bourgogne, placé sur une hauteur considérable, et qui avait été donné par Louis XV à M. de Buffon; celui-ci possédait déjà, au bas du coteau, une assez grande et triste maison dans une des rues de la petite ville. Il a continué d'habiter la maison d'en bas; elle n'a rien d'intéressant, si ce n'est un assez beau portrait du célèbre propriétaire. Il fit démolir quatre tours sur les cinq qui restaient autour de l'enceinte du vieux château; une seule subsiste donc ainsi que d'énormes murs de clôture: ceux-ci n'enferment plus, maintenant, qu'une espèce de quinconce de beaux arbres plantés par M. de Buffon, avec de belles allées qui y conduisent à partir de la maison d'en bas. Les beaux arbres offrent d'épais ombrages et une promenade agréable. Au sommet du quinconce est une petite maisonnette qui ne contient qu'une seule pièce où M. de Buffon s'établissait chaque jour pendant plusieurs heures pour travailler sans interruption. Il a fait construire une église, sur une partie d'anciennes fondations du château fort; c'est dans cette église qu'il est enterré. La maison de M. de Buffon est habitée par sa belle-fille, veuve sans enfants.