Je vais tirer quelques extraits des lettres de M. de Talleyrand qui m'attendaient à Paris: «Vous trouverez ici dans le ministère plus de politesse que d'amitié. Être lié intimement avec M. Royer-Collard et ne pas l'avoir empêché de parler contre les lois de la presse, c'est bien mal! Voilà notre véritable délit! Thiers même n'est pas venu ici depuis deux jours. Je ne l'ai pas regretté, parce que je lui aurais dit, fort net, que je trouvais les articles du Journal de Paris, qu'il fait ou qu'il inspire, fort inconvenants, et qu'il devrait respecter assez M. Royer-Collard pour garder au moins le silence. La confiance des Tuileries est aussi une des causes du refroidissement ministériel... Thiers a beaucoup perdu aux dernières séances de la Chambre! Arriver à la tribune avec le National d'avant 1830 pour établir qu'on n'a pas dit!!... c'est se placer bien petitement. Les hommes qui n'ont pas eu une première éducation ont bien de la peine à se grandir: à la première contradiction le bout de l'oreille passe... Vous ne pouvez trop louer le discours de M. de Broglie: tous les encensoirs de Paris ont traversé son salon... L'affaire de l'évasion de Pépin a beaucoup diminué la consistance du ministère; il s'est montré incapable dans une circonstance grave, ce qui fait dire: «Si le gouvernement ne sert pas mieux que cela le Roi, où sera notre appui à nous autres?» Thiers, au lieu d'employer son esprit à faire sa position, l'a employé à la diminuer et à la réduire seulement à de l'esprit. Il s'est mal tiré des dernières séances de la Chambre: d'abord il a été battu dans un amendement de Firmin Didot, puis il a apporté ses titres de journaliste à la tribune, ce qui a fait mauvais effet partout. Et c'est cependant lui qui vaut le mieux dans le ministère, parce qu'il a du cœur, outre tout son esprit: il aime ses amis, il est bon enfant, dans la bonne acception du mot, mais il aurait besoin d'être bien entouré et il l'est très mal... Souvenez-vous que l'espionnage, dans les Chambres, dans les rues, dans les lettres, est poussé au dernier degré... Le Roi, la Reine, Madame Adélaïde comptent le plaisir de vous voir parmi leurs meilleures consolations. Ils en ont besoin, car ils sont, je vous assure, bien malheureux.—Les Guizot et Broglie vous parleront peut-être de ma froideur: vous pouvez leur dire que la froideur n'est pas venue de mon côté; je l'ai reçue.»
Voici maintenant l'extrait d'une lettre de Mme de Lieven, de Bade, du 2 septembre: «J'ai lieu de croire, d'après quelques mots reçus d'Angleterre, que Peel et lord Grey s'entendent; la querelle des deux Chambres s'arrangera, à ce que me mande lady Cowper. On trouve en Angleterre M. le duc de Nemours très bien.»
Paris, 8 septembre 1835.—M. Thiers est vieilli, souffrant; il n'est malade que de fatigue et d'épuisement, mais aussi, quelle existence! Il en veut à ses collègues de marchander les jours de repos qu'il réclame; il les accuse tout simplement de lâcheté, parce qu'ils reculent devant trois semaines d'une responsabilité qui pèse toute l'année sur lui, mais aussi, quelle responsabilité! Celle de préserver le Roi des coups des assassins! chaque jour voit surgir de nouveaux complots; les déjouer efficacement est une tâche écrasante.
Jusqu'à présent, le crime de Fieschi ne se rattache à rien d'important; quelques obscurs complices de cabaret, et voilà tout; les ministres ne peuvent arriver à rien de plus élevé. M. Thiers trouve même que c'est là le plus funeste symptôme, que pareille atrocité soit le fruit, non des passions exaltées, non du fanatisme, ni même d'une combinaison politique profonde, mais tout simplement le produit de la licence et de l'anarchie qui règnent dans les esprits.
Fieschi a répondu, au médecin qui le pressait sur le motif qui lui avait fait commettre le crime: «Je l'ai fait comme un gamin fait sauter un pétard.» Horrible insouciance! Il est positif que tous les clubs et sociétés secrètes, carlistes et autres, étaient informés que le 28 juillet il y aurait une tentative faite pour tuer le Roi. Fieschi avait eu des relations avec quelques brigands comme lui; ceux-ci avaient parlé à leurs amis, et ainsi un bruit vague s'était répandu dans le public, qui était même arrivé jusqu'au gouvernement, mais sans détails, sans noms propres, sans rien de précis. Quant à Fieschi même, c'est tout simplement une nature de sbire ou de bravo italien, qui prête volontiers son bras pour commettre un crime, même sans grande récompense.
M. Guizot, qui a été chargé d'annoncer l'événement à la Reine, me disait qu'elle avait été saisie de maux de nerfs; Madame Adélaïde d'un désespoir et d'une sorte de rage, qui lui avait ôté tout empire sur elle-même, et qu'à la lettre, elle ne se connaissait plus. Quant à la duchesse de Broglie, qui était aussi à la Chancellerie, sur la place Vendôme, avec la Reine, elle avait été fort émue, mais plus forte que son émotion. A cette occasion, M. Guizot m'a dit qu'il comparait l'âme de Mme de Broglie à un grand désert avec de belles oasis, qu'il y avait en elle de grandes lacunes, mais cependant beaucoup de force et de puissance.
Paris, 9 septembre 1835.—Les ridicules de Sébastiani se font jour jusque dans le cabinet de Madame Adélaïde; ils paraissent être, en effet, hors de proportions. On se moque fort de lui à Londres et il s'y déplaît beaucoup. Il dit, avec sa parole dogmatique et paralytique: «La société anglaise m'est indigeste.» Quant à sa femme, ses bêtises et ses naïvetés sont devenues proverbiales. Ils reçoivent peu, on les délaisse; lord Palmerston est le seul qui, pour faire contraste avec les insolences dont il honorait M. de Talleyrand, soit aux petits soins avec le général, lui fasse sans cesse des visites du matin, le tienne au courant, avec empressement, de toutes les nouvelles insignifiantes. Enfin, c'est du noir au blanc!
La légion anglaise soulevée par le général Alava vient d'être battue en Espagne; cette abominable canaille qu'il avait enrôlée a lâché pied tout de suite.
Le compromis entre les deux Chambres en Angleterre a lieu: c'est une trève jusqu'à la session prochaine.
J'ai vu le Roi, qui m'a raconté le 28 juillet. Ce qui est fort singulier, c'est qu'il ait, dès la veille, averti ses ministres qu'on tirerait sur lui par une fenêtre, parce que cela serait plus sûr pour l'assassiner. M. Thiers et le général Athalin craignaient une attaque à bout portant, et désiraient que le Roi prît des précautions contre ce genre de tentative, à quoi il s'est absolument refusé, comme étant inutile. Ces messieurs se rendirent en partie à l'avis du Roi, mais dirent qu'ils croyaient que le coup, s'il avait lieu, partirait d'une rue étroite; le Roi, au contraire, soutint qu'ils se trompaient, que la tentative aurait lieu sur le boulevard, à cause des arbres qui masqueraient mieux l'assassin; enfin, toutes les prédictions du Roi se sont vérifiées. Il m'a dit que, dans une vie aussi remplie que la sienne, le moment le plus cruel avait été celui où l'ordre de la revue l'ayant ramené au bout d'une demi-heure sur la place même du crime, il avait été obligé de passer au milieu des mares de sang des morts et des blessés, des cris et des larmes de cette population mitraillée à cause de lui; son premier mot, en revoyant les siens, a été, en fondant en larmes: «Mon pauvre maréchal Mortier est mort.» Il est impossible d'avoir été moins occupé de lui-même, plus simplement courageux et cependant plus ému des malheurs des autres: il a été vraiment admirable et il n'y a qu'une voix à ce sujet.