L'Empereur de Russie s'est borné à faire faire un compliment de condoléances par un chargé d'affaires, sans écrire lui-même, ce qui est d'autant plus mal qu'il a écrit de sa propre main une lettre de condoléances à la veuve du duc de Trévise, celui-ci ayant été ambassadeur à Pétersbourg. Plusieurs petits souverains se sont également tus. Les lettres de l'Autriche ont été cordiales, celles de la Prusse excellentes, celles de la Saxe, tendres; de l'Angleterre, convenables; de La Haye, aimables, d'ailleurs insignifiantes.
Le Roi, qui, avec raison, craint toute secousse, désire garder le ministère actuel aussi longtemps que possible, mais il croit déjà remarquer quelques nouveaux germes de division qu'il redoute de voir se développer pendant le congé de santé qu'a demandé M. Thiers, et qu'il obtiendra. La recomposition d'un nouveau Cabinet serait extrêmement difficile, la difficulté gisant surtout dans la question de la présidence qui met toutes les vanités en jeu. Le Roi voudrait abolir tout à fait cette présidence, et, pour cela, il voudrait la confier, momentanément, à quelqu'un hors de ligne, qui n'admettrait pas de concurrents et pas de successeurs, et c'est alors qu'il pense à M. de Talleyrand. Du reste, le Roi a au moins autant d'aigreur que par le passé contre le parti doctrinaire du Cabinet, et craint, avant tout, que dans une décomposition partielle, ce ne soit cette fraction-là qui se recrute.
Je suis toujours surprise du mensonge, quand il porte sur des choses qui n'ont aucune utilité. Que les journalistes s'amusent à tromper le public, à la bonne heure; mais que les ministres s'amusent à faire des contes, c'est étrange! Ainsi, M. Guizot m'a dit, avant-hier, que c'était lui qui avait annoncé à la Reine la catastrophe du 28 juillet à l'hôtel de la Chancellerie. Eh bien! c'est encore aux Tuileries, et au moment de se rendre à la Chancellerie, que les Princesses ont été informées par deux aides de camp envoyés par le Roi du danger que celui-ci venait de courir! La vanité fait faire de bien petites choses! Y a-t-il rien de plus puéril que de faire une histoire sur un fait de ce genre?
Paris, 10 septembre 1835.—M. le duc d'Orléans regrette le projet de mariage manqué en Wurtemberg. Il veut, dit-il, avoir le cœur net à l'égard de la princesse Sophie, et passer par Stuttgart, au premier voyage en Allemagne. Il dit que s'il en épousait une autre sans l'avoir vue, il croirait avoir manqué sa destinée.
M. le duc d'Orléans est assez aigre sur le ministère en général; la famille royale est disposée à s'en prendre à la négligence, à l'étourderie, si ce n'est pire, de la police. Il est sûr qu'elle n'a pas été bien habile depuis quelque temps, mais quant à l'évasion de Pépin, la faute en est uniquement à la négligence de M. Pasquier qui donne, négligemment et rejeté dans son fauteuil, des ordres incomplets, et aussi un peu à M. Martin du Nord qui les transmet, avec encore moins de détails, à des agents inférieurs qui les exécutent avec paresse. M. Legonidec, pour se disculper, porte des charges assez graves contre ses supérieurs; aussi y a-t-il des personnes qui vont jusqu'à expliquer l'incurie de M. Pasquier, par sa crainte de trouver quelque carliste au fond de l'affaire Fieschi. C'est tout ce que désirerait Madame Adélaïde, c'est tout ce que redouterait la Reine. L'opinion du Roi est que le coup est républicain. Arriver, s'il se peut, à la vérité, voilà l'essentiel, et le parti-pris des ministres de ne voir dans toute cette affaire qu'une conspiration de cabaret est peu propre à conduire à de nouvelles découvertes.
Le prince Léopold de Naples, dans la question de son mariage, est accusé d'une duplicité qui aurait pu en dégoûter toute autre que la princesse Marie, mais elle tient à s'établir, il ne se présente pas d'autre parti et, comme dit le Roi: «Vous ne savez donc pas qu'il faut absolument marier des Princesses napolitaines.» Sa fille l'est à moitié.
L'aînée de nos Princesses, la Reine des Belges, avait si peu de goût à épouser le Roi, son mari, qu'elle ne veut plus retourner à Compiègne, où son mariage a été célébré, et c'est pour cela principalement qu'on arrange cette année-ci un voyage à Fontainebleau. Cependant, l'éloignement de la Reine Louise pour son mari s'est transformé depuis en une passion conjugale, au point qu'elle vit à peu près enfermée avec le Roi dans un tête-à-tête non interrompu, pas même par ses dames ou par le grand-maître de la maison. Tout se traite par écrit avec eux. Le Roi et la Reine s'occupent dans deux cabinets contigus dont la porte reste ouverte. Le Roi, casanier et méfiant, aime assez cette vie qui est surtout du goût de sa femme, car elle n'est qu'aimée, au lieu qu'elle adore. Je tiens ces détails de son frère, M. le duc d'Orléans.
Paris, 11 septembre 1835.—Mon fils Alexandre, qui arrive d'Italie, dit qu'elle est couverte de moines, fuyant d'Espagne et apportant les richesses de leurs couvents: les pierres précieuses qui en proviennent se vendent à vil prix.
La Reine des Français, quoique d'une santé délicate, se couche tard; elle ne se met au lit qu'après avoir parcouru elle-même toutes les pétitions qui lui sont adressées, et cela surtout par la crainte de manquer un avis utile pour la sûreté du Roi, qui pourrait lui être donné sous cette forme.
Au moment même où le Roi a vu, le 28 juillet, ses trois fils autour de lui, il s'est tourné vers Thiers et lui tendant la main il lui a dit: «Soyez tranquille, je vis et je me porte bien.» Ce sont des paroles de Henri IV!