Valençay, 17 septembre 1835.—La princesse de Lieven a eu, à Bade, une conversation assez curieuse avec M. Berryer, l'avocat-député: «Que pensez-vous, monsieur, des nouvelles lois proposées par le gouvernement français à l'occasion de l'attentat du 28 juillet?—J'en approuve le principe, et c'est pour cela que ne vais pas siéger à la Chambre où, par ma situation, je serais obligé de les combattre.—Croyez-vous à la durée du gouvernement actuel?—Non.—A la République?—Non.—A Henri V?—Non.—Mais à quoi croyez-vous donc?—A rien; car, en France, rien n'est possible à établir!» M. Berryer est parti le lendemain pour Ischl y voir Mme la duchesse de Berry, et de là à Naples.

Valençay, 18 septembre 1835.—M. de Talleyrand m'inquiète, non que je croie grave l'incommodité dont il se plaint, mais il en est frappé. Il parle souvent de sa fin, il en a évidemment effroi, il en repousse l'image avec horreur. Il soupire souvent et hier je l'ai entendu s'écrier avec une profonde tristesse: «Ah! mon Dieu!» Les nouvelles, la politique l'intéressent, mais nous ne sommes pas en fonds pour cela ici.

Valençay, 19 septembre 1835.—Lord Alvanley, revenant en fiacre du lieu où il s'était battu avec le fils d'O'Connell, donna une pièce d'or au cocher; celui-ci, surpris de cette générosité, dit: «Comment, my lord, une pièce d'or pour vous avoir mené si près?—Non, mon ami, mais pour m'en avoir ramené!»

Le bon et excellent docteur Bretonneau que j'ai appelé, de Tours, vient d'examiner M. de Talleyrand; il déclare que son mal n'est que dans les muscles, tiraillés et fatigués par les efforts que M. de Talleyrand est obligé de faire pour s'aider de ses bras, à défaut de ses jambes. De plus, il le trouve dans un état nerveux de langueur et d'ennui, mais, enfin, rien de dangereux. Ce qu'il y a de pis, c'est la faiblesse croissante des extrémités qui peut, d'un instant à l'autre, faire craindre une impotence complète. Bref, toutes les conditions d'une existence difficile, mais aucune d'une existence qui touche à sa fin. J'espère que la présence et les douces et spirituelles paroles de Bretonneau auront calmé l'esprit de M. de Talleyrand.

Valençay, 20 septembre 1835.—Le général Sébastiani a manqué de sauter dans Manchester-Square à Londres. Un nouveau Fieschi y avait établi une petite machine infernale; une pauvre femme seule aurait été blessée, on ne sait encore rien de plus. Tout est crime et mystère dans le temps actuel!

M. Royer-Collard nous a parlé hier de son dernier discours à la Chambre des députés. Il dit qu'il se serait cru déshonoré s'il s'était tu, qu'il se serait fait porter à la tribune plutôt que de se taire dans une circonstance qui intéressait la gloire de toute sa vie; enfin, qu'il serait mort s'il n'avait pas parlé, et qu'il ne se porte mieux que parce qu'il a pu dire toute sa pensée.

J'ai eu le courage de toucher la question des cours prévôtales[ [67] à l'époque de la seconde Restauration, qu'on lui a tant reprochées dernièrement, et voici ce que M. Royer-Collard m'a répondu: «J'ai été, en effet, nommé, avec plusieurs conseillers d'État, pour examiner le projet de loi, avant que le ministère le portât à la Chambre. M. Cuvier et moi combattîmes le projet dans son principe et nous le fîmes beaucoup modifier dans les détails. M. de Marbois, alors garde des sceaux, qui n'aimait guère cette loi, désirant la faire porter aux Chambres par des hommes qui y étaient opposés, me nomma Commissaire du gouvernement sans me consulter. Je ne l'appris que par le Moniteur et je m'en plaignis avec amertume. Je n'ai point paru à la Chambre comme Commissaire pendant la discussion de la loi, et je porte le défi à qui que ce soit de citer un mot de moi en faveur de cette loi.» Il a ajouté que M. Guizot, alors secrétaire général du ministère de la Justice, n'aurait pas dû se borner à citer charitablement à ses collègues du Cabinet actuel le Moniteur qui contient son nom, mais qu'il aurait dû, en même temps, dire de quelle manière les choses s'étaient passées. Si cette accusation, au lieu d'être portée simplement dans les journaux ministériels, l'avait été à la Chambre, M. Royer serait monté à la tribune pour rétablir la vérité des faits.

Il est peiné d'avoir blessé M. Thiers dans son discours; ce n'était pas contre lui qu'il était dirigé, et il aurait désiré pouvoir lui faire une place à part.

M. Royer, qui n'a pas toujours bien pensé ni bien parlé du Roi Louis-Philippe, est fort revenu sur son compte. Il disait, hier, devant le beau portrait du Roi qui est ici, qu'il s'était fort grandi dans sa pensée, et à tel point qu'il n'aimait pas à se l'avouer à lui-même, tant il se trouvait en contradiction avec le passé à cet égard, et sa raison en opposition avec ses goûts.

Valençay, 21 septembre 1835.—M. de Talleyrand, qui, le premier jour, avait été rassuré par le dire satisfaisant et consciencieux de Bretonneau, est retombé dans ses préoccupations sur sa santé. Il convient qu'il ne songe pas à autre chose et dit que cela tient à l'ensemble de sa disposition morale qui est triste et ennuyée. En rentrant chez lui, hier au soir, je l'ai trouvé lisant des ouvrages de médecine, étudiant l'article des maladies de cœur et se figurant y avoir un polype. Il souffre cependant fort peu, à de longs intervalles, et ses souffrances s'expliquent tout naturellement. Ce qu'il a, c'est évidemment, pour moi qui m'y connais, mal aux nerfs. Cet étrange Protée lui était inconnu, il le niait chez les autres, il le subit maintenant sans vouloir le reconnaître.