On dit le général Alava nommé président du Conseil à Madrid. Depuis un an, il n'avait, disait-il, accepté la mission de Londres que parce que le duc de Wellington était ministre; il y est resté, malgré la retraite du Duc, parce que, disait-il, Martinez de la Rosa était président du Conseil à Madrid; il n'a pas pu se retirer en même temps que Martinez de la Rosa parce que, disait-il, celui-ci a été remplacé par Toreno qui était aussi son ami! Il a conduit lui-même, en Espagne, la légion anglaise qu'il avait formée à Londres, après avoir juré de se déclarer pour don Carlos, le jour où la Régente appellerait un seul étranger à la défense de sa cause, et enfin, il serait maintenant fait chef du Cabinet espagnol par Mendizabal, qu'il chassait jadis de chez lui parce qu'il était un voleur et un coquin! C'est, il faut en convenir, pousser la logique de l'inconséquence à ses dernières limites.

Valençay, 22 septembre 1835.—C'est la première fois depuis vingt et un ans que cet anniversaire[ [68] se passe pour moi loin de M. de Talleyrand, qui est parti hier pour le conseil général de Châteauroux. Je suis restée seule avec la génération qui est destinée à lui succéder ici. Cela m'a fait faire plus d'une réflexion, et surtout celle que le jour où M. de Talleyrand ne serait plus, je viendrais bien rarement à Valençay, non pas que j'aie la crainte qu'on y serait mal pour moi, mais parce que les souvenirs du passé rendraient tout pénible et que le contraste que déjà je remarquais hier tendra toujours à se marquer davantage. Je ne me sentais point appelée à régler, à tenir le salon, je n'étais point chez moi, et je voudrais avoir des ailes à déployer pour prendre mon vol vers Rochecotte.

M. Mennechet, jusqu'à présent rédacteur de la Mode, journal carliste, diffamateur par principe, a dit ceci: «Figurez-vous que depuis cinq ans que je combats sur la brèche pour le monde qui est à Prague, je n'ai eu que deux lettres de leur part: la première du Roi Charles X, qui se plaignait amèrement des caricatures que nous lui avions envoyées contre le Roi Louis-Philippe, et qui nous recommandait de cesser d'en faire; la seconde est de Madame la Dauphine, qui m'a écrit il y a deux mois une lettre extrêmement sévère, et qui m'a renvoyé notre journal en déclarant qu'elle cessait son abonnement parce que nous avions inséré un article dans lequel nous disions avoir vu ou reçu une lettre d'elle qui contenait de bonnes nouvelles de M. le duc de Bordeaux.» M. Mennechet, navré de ces deux lettres, a quitté la rédaction du journal. Je trouve les lettres de Prague très raisonnables, et très honorables pour ceux qui les ont écrites.

Valençay, 23 septembre 1835.—J'attends avec impatience le retour de M. de Talleyrand de Châteauroux. Quoiqu'il soit devenu triste et irritable, sa présence fait bien ici; elle remplit ce grand château, elle y maintient le bon langage et la bonne tenue. Je sais d'ailleurs, alors, pourquoi je suis ici.

Valençay, 24 septembre 1835.—Le dire de Bretonneau s'est vérifié. M. de Talleyrand est revenu de Châteauroux ranimé et satisfait de l'accueil du préfet, de l'empressement de toute la ville et du succès d'une route qui l'intéresse.

Madame Adélaïde me mande que la course que le Roi vient de faire à la ville d'Eu avait été non seulement bonne pour sa santé, mais encore douce à son cœur et consolante pour tous les siens, par les témoignages d'affection impossibles à décrire qu'il a reçus tout le long de sa route.

Pépin a été enfin repris le 22 au matin, à ce que me mande aussi Madame, mais elle venait de l'apprendre et n'ajoute aucun détail.

M. de Rigny est signalé à Toulon, ce qui prouve qu'il n'a pas réussi dans la négociation du mariage napolitain.

Valençay, 28 septembre 1835.—M. Brenier, qui arrive de Londres, me racontait hier que le général Sébastiani a autant d'aversion pour la musique que sa femme, au contraire, a de goût et de plaisir à l'entendre. Le mari ne permet point à sa femme d'aller à l'Opéra ni au concert. Un jour cependant, après de longues instances, Mme Sébastiani obtint la permission de se rendre à un concert chez lady Antrobus; c'était le 18 juin. Le général devait venir, plus tard, y reprendre sa femme. En effet, il s'y rendit au moment où entrait le duc de Wellington, en uniforme, entouré de beaucoup d'officiers, qui venaient tous du grand dîner militaire donné à l'occasion de l'anniversaire de la bataille de Waterloo. Les chanteurs entonnent alors un hymne en l'honneur du vainqueur. Sébastiani furieux dit à M. de Bourqueney, son premier secrétaire d'ambassade, qui l'avait accompagné, d'avertir Mme Sébastiani qu'il fallait se retirer. Celle-ci, qui n'entend pas l'anglais et ne comprenait par conséquent pas les paroles de la cantate, se refusa d'abord à quitter sa place; mais M. de Bourqueney, encouragé par les gestes du général en colère, fit enjamber presque de force les banquettes à la pauvre femme. Ayant enfin rejoint son mari, celui-ci lui dit, de l'air doctoral et sentencieux qui lui est propre: «Je vous avais bien dit, madame, que la musique vous porterait malheur!»

C'est ce même M. de Bourqueney, dont, il est ici question et qui écrivait dernièrement dans le Journal des Débats, avant d'aller à Londres avec Sébastiani, qui a eu le front d'insinuer que c'était lui qui avait, de Paris, préparé pour M. de Talleyrand le discours que celui-ci a adressé au Roi d'Angleterre, en lui remettant ses lettres de créance, en 1830. Voici toute l'histoire de ce discours. M. de Talleyrand, achevant sa toilette pour se rendre chez le Roi, me dit qu'il lui était venu à l'esprit qu'il serait convenable de dire quelques mots, que c'était l'ancien usage, et que dans la circonstance particulière de l'époque, il y verrait de l'avantage, mais qu'il manquait de temps pour préparer quelque chose, puis il ajouta: «Voyons, madame de Dino, mettez-vous là et trouvez-moi deux ou trois phrases que vous écrirez de votre plus grosse écriture.» C'est ce que je fis. Il changea deux ou trois mots à mon brouillon; je recopiai le tout pendant qu'on lui attachait ses décorations et qu'on lui donnait sa canne et son chapeau. Telle est l'histoire exacte de ce petit discours qui, par des allusions heureuses et un rapprochement entre 1688 et 1830, fut assez remarqué dans le temps[ [69].