Il en est de même de la lettre de démission que M. de Talleyrand a écrite il y a moins d'un an. On prétend généralement qu'elle est de M. Royer-Collard, et voici encore ce qui s'est passé à cet égard. J'avais, dans ma conscience, reconnu qu'il était d'une nécessité absolue pour M. de Talleyrand de donner sa démission; je familiarisai peu à peu M. de Talleyrand avec cette résolution; je savais qu'il était toujours difficile pour lui de rédiger sa pensée, et qu'il lui convenait mieux d'agir. Aussi depuis longtemps j'avais cherché les paroles qu'il faudrait employer. Un jour enfin, au mois de novembre de l'année dernière, dans notre solitude ici, je reparlai à M. de Talleyrand de la convenance qui, chaque jour, devenait plus grande pour lui de donner cette démission, devant laquelle il reculait un peu. Il me dit alors que la lettre pour l'annoncer serait très difficile à faire. Je rassemblais immédiatement tout ce que j'avais préparé en pensée, je le mis par écrit et retournant une demi-heure après chez M. de Talleyrand, je le lui lus. Il en fut frappé, et l'adopta en totalité à l'exception de deux mots qu'il trouvait trop affectés. Je lui demandai alors de soumettre ce projet de lettre à M. Royer-Collard; il le voulut bien. Je partis le lendemain pour Châteauvieux. M. Royer-Collard trouva la lettre bien, seulement il mit à la fin, les pensées qu'il suggère, au lieu de les avertissements qu'il donne que j'avais mis; puis, au commencement, il changea une expression qu'il trouvait trop pompeuse, et la remplaça par un mot de meilleur goût. Et c'est ainsi que, sans aucune nouvelle altération, cette lettre parut ensuite au Moniteur d'où elle a, pendant assez longtemps, occupé le public. Toutes les lettres de cette époque écrites par M. de Talleyrand au Roi, à Madame Adélaïde et au duc de Wellington ont été d'abord jetées sur le papier et remaniées par M. de Talleyrand. La première seule, contenant la démission, a été corrigée par M. Royer-Collard; les autres lui ont été simplement communiquées, il les a toutes approuvées.
Valençay, 1er octobre 1835.—Hier, j'ai été à Châteauvieux par un temps épouvantable.
M. Royer-Collard disait que les deux hommes les plus semblables qu'il eût rencontrés étaient Charles X et M. de la Fayette, tous deux également fous, également entêtés, également honnêtes. En parlant de M. Thiers, il a dit: «C'est un polisson, bon enfant, qui a beaucoup d'esprit, quelques lueurs même de grand esprit, mais bon surtout à perdre un Empire par son étourderie et son enivrement.» Revenant sur les dernières lois répressives, il disait: «Je n'ai pas goût à la dictature, mais ma raison me dit qu'elle peut parfois être nécessaire. Nous sommes peut-être dans un de ces moments-là. Mais où prendre le Dictateur? Si on proposait franchement le Roi, je comprendrais, mais les ministres d'aujourd'hui!»
Valençay, 4 octobre 1835.—J'ai entendu conter hier de singulières histoires sur M. Cousin dont les idées révolutionnaires d'autrefois sont changées en sentiments monarchiques les plus exaltés. On cite de lui des mots charmants à ce sujet. Il paraît que cet illustre Pair a composé un catéchisme monarchique et catholique. L'ouvrage fait, il va le porter à M. Guizot qui l'approuve, ainsi que M. Persil, ministre des cultes. On l'imprime, on l'envoie aux collèges en le recommandant à tous les établissements de l'Université. Tout cela fait, un pauvre prêtre vient, le livre à la main, prouver que tous ces docteurs n'ont oublié qu'un seul petit point de la doctrine catholique, celui du Purgatoire, dont il n'était pas fait la moindre mention dans le catéchisme doctrinaire, vérifié et approuvé par M. Guizot qui est ministre de l'Instruction publique, et en même temps de la religion calviniste!
Valençay, 10 octobre 1835.—Un préfet, pédant et maussade, refusa de mauvaise grâce à M. de Talleyrand, l'autorisation de planter un bouquet de bois, en disant qu'il était à cheval sur la loi.—«Ma foi!» répondit M. de Talleyrand, «vous montez une fière rosse!»
Le célèbre Alfieri, après avoir donné dans les premières idées de la Révolution française, s'en dégoûta, au point de vouloir quitter la France, parce qu'un matin, menant lui-même à grandes guides quatre chevaux au bois de Boulogne, on les lui avait pris violemment pour le service public; le soir même, il annonça son départ, et aux instances qu'on lui faisait de rester en France, il répondit: «Eh! que voulez-vous qu'on fasse dans un pays où les nobles sont sans poignard et les prêtres sans poison!»
Valençay, 16 octobre 1835.—Me voici entrée dans de nouveaux soucis. J'ai été avertie que la princesse de Talleyrand était dans un était de santé alarmant, et qui menaçait d'une fin prochaine. La baronne de Talleyrand, qui me le mande, me prie d'y préparer M. de Talleyrand. J'avoue que j'ai reculé devant cette mission. Les idées sinistres auxquelles M. de Talleyrand revient si souvent depuis quelque temps, la tristesse que lui inspire son grand âge, l'inquiétude qu'il manifeste à chaque petite souffrance, l'impression vive et pénible qu'il reçoit de la mort de ses contemporains, m'ont fait redouter de lui montrer celle de sa femme comme prochaine. Je ne craignais pas d'affliger son cœur qui n'est nullement intéressé dans cette circonstance; mais la disparition d'une personne à peu près de son âge, avec laquelle il a vécu, qu'il a jadis assez aimée ou à laquelle il a été assez soumis pour lui donner son nom, tout cela m'a fait croire que le danger de la Princesse lui causerait une impression profonde.
Je me suis agitée, tourmentée pour trouver des insinuations détournées, afin d'aborder la question sans causer de saisissement. Mes premières paroles à ce sujet ont été écoutées en silence, sans réponse; puis M. de Talleyrand a aussitôt parlé d'autre chose. Le lendemain cependant, il m'en a reparlé, mais uniquement, le cas échéant, comme d'un embarras de deuil, d'enterrement et de billets de part. Il m'a dit que si la Princesse mourait, il irait passer huit ou quinze jours hors de Paris, et tout cela, il l'a dit, non seulement avec la plus grande liberté d'esprit, mais même avec un soulagement visible. Il a immédiatement abordé les questions d'argent, assez importantes, qui se lient pour lui à la succession de sa femme, par laquelle il rentrerait et dans la jouissance d'une rente viagère, et encore dans d'autres sommes à la propriété desquelles la mort de la Princesse mettrait fin pour elle. Tout le reste du jour, M. de Talleyrand a montré une sorte de sérénité et d'entrain, que je ne lui avais pas vue depuis longtemps, et qui m'a tellement frappée que, l'entendant fredonner, je n'ai pu m'empêcher de lui demander «si c'était son prochain veuvage qui le mettait si fort en hilarité». Il m'a fait la grimace, comme un enfant qui joue, et a continué à parler de ce qu'il y aurait à faire si la Princesse mourait. Outre la satisfaction de retrouver par là plus de facilité dans son revenu qui, par plusieurs causes, a notablement diminué depuis quelques années, ce dont il dépitait extrêmement, il y a probablement, quoiqu'il n'en convienne pas, même avec moi, dans la perspective de cette mort, le soulagement de voir briser un lien qui a été le plus grand scandale de sa vie, parce qu'il a été le seul irrémédiable.
Valençay, 18 octobre 1835.—Après plusieurs mois de silence, pendant lesquels le général Alava a échoué, à la tête des bandits anglais qu'il avait conduits en Espagne, je reçois une lettre de lui, de Madrid, du 6 octobre; elle commence ainsi: «Vous aviez raison, chère Duchesse, de dire dans le temps que c'était tenter la Providence que d'aller en Espagne avec des troupes étrangères.» Cette lettre finit par un nouveau retour vers ma prédiction, qui paraît s'être réalisée pour ce pauvre absurde Alava, beaucoup plus qu'il ne peut le supporter. Il insiste cependant sur ce que son honneur était engagé à cette vie de partisan qu'il ennoblit du titre de chevaleresque et qui n'est qu'un mauvais don-quichottisme.
Il n'a pas besoin d'expliquer pourquoi il a refusé la Présidence, mais il dit avoir accepté les Affaires étrangères, parce qu'il voyait la sûreté de la Régente compromise, sans dire en quoi. Puis il ajoute qu'aussitôt qu'il a été rassuré sur ce point, il s'est retiré entièrement du Cabinet, qu'il ne songe plus qu'à aller reprendre son poste à Londres, aussitôt après la session des Cortès. Il paraît sentir tout ce qu'il y a d'incertain dans cette marche, car il s'écrie: «Dieu seul peut savoir ce qui, d'ici là, peut se placer entre moi et Londres.» Il termine en disant que s'il peut se rendre en Angleterre, ce sera par mer, pour éviter Paris qui, d'après lui, est l'endroit le plus dangereux pour un diplomate espagnol.