J'ai trouvé l'Archevêque en bonne santé et en bonne disposition d'humeur, fort aise de ma visite. Il m'a aussitôt parlé de mes enfants, de leur avenir, de leur mariage. Je n'ai pas hésité à entrer dans des détails avec lui à ce sujet. Il a bien écouté et m'a dit qu'il serait heureux en toute circonstance de témoigner l'intérêt qu'il prenait à la famille de feu M. le cardinal de Périgord et particulièrement à mes enfants; que je devais bien savoir qu'il avait pour moi un intérêt à part, qui tenait à mes qualités, et à ce qu'il avait toujours vu en moi l'instrument dont la Providence se servirait probablement pour accomplir l'œuvre de sa grâce et de sa miséricorde sur M. de Talleyrand. Je l'ai engagé à venir quelquefois, le matin, de loin en loin, chez M. de Talleyrand, comme il le faisait avant notre départ pour l'Angleterre. Quand je suis partie, il m'a dit: «Traitez-moi, comme jadis, en grand parent, si ce n'est en ami, et laissez-moi croire que vous reviendrez me voir aux approches du jour de l'an.» J'ai dit que oui, et que je lui demanderais alors de lui présenter ma fille, qui avait été baptisée et confirmée par lui. «Et qui, je l'espère, ne sera mariée que par moi», a-t-il repris, et là-dessus je me suis retirée.
Paris, 6 décembre 1835.—Voici une histoire que M. Molé m'a contée hier soir. Mme de Caulaincourt (Mlle d'Aubusson) s'est mariée en 1812. En sortant de la cérémonie, elle est rentrée au couvent où elle avait été élevée et son mari est parti pour l'armée. Il a été tué à la bataille de la Moskowa, où son beau-frère, jeune page de l'Empereur, a disparu, sans qu'on ait pu constater son sort. Mme de Caulaincourt, après son année de veuvage, est entrée dans le monde, sans cependant y aller beaucoup. Elle tenait la maison de son père, veuf depuis longtemps. Son frère aîné, peu de temps après avoir épousé Mlle de Boissy, est devenu fou furieux, et sa sœur, la duchesse de Vantadour, languit dans une lente consomption. Le père, frappé ainsi dans tous ses enfants, a voulu se remarier. Il a, en effet, épousé Mme Greffulhe, mère de Mme de Castellane. Mme de Caulaincourt s'est retirée alors dans un couvent, où elle voulait prendre le voile. Son père s'y opposa, et l'archevêque de Paris, dont le consentement était nécessaire, n'ayant pas voulu le donner aussi longtemps que M. d'Aubusson refusait le sien, Mme de Caulaincourt fut obligée d'y renoncer. Elle suivait cependant tous les exercices de la communauté, en portait l'habit, et ne quittait le couvent que lorsque son père était malade. Le chagrin de se voir contrariée dans sa vocation a miné sa santé, au point d'attaquer mortellement sa poitrine. Sur son lit de mort, elle a enfin obtenu la permission de son père; alors, elle a fait demander l'Archevêque et lui a exprimé le désir de prendre le voile en recevant l'extrême-onction. Cela a éprouvé quelques difficultés, qui cependant ont été levées, et quarante-huit heures avant d'expirer, elle a reçu les derniers sacrements et le voile tant désiré! Hier matin elle est morte, jeune encore, en vraie sainte.
Paris, 9 décembre 1835.—Mme la princesse de Talleyrand est morte il y a une heure. Je n'ai encore parlé à M. de Talleyrand que d'agonie. Là même où il n'y a pas d'affection, le mot mort est sinistre à prononcer, et je n'aime pas à l'adresser à quelqu'un d'âgé et de souffrant, d'autant plus qu'en se réveillant, il a eu encore une petite angoisse au cœur, qui a cédé, du reste, quand il a mis ses jambes dans la moutarde. Il s'est rendormi, et je ne lui dirai la mort qu'à son réveil. Du reste, il a, je crois, grande hâte d'être, à tout prix, hors des agitations de ces derniers jours.
Paris, 15 décembre 1835.—M. Guizot, qui est venu, hier, chez M. de Talleyrand, a raconté qu'on avait trouvé dans les papiers de M. Réal, ancien chef de la police impériale, le manuscrit original des Mémoires du cardinal de Retz, raturé par les religieux de Saint-Mihiel; que le gouvernement l'avait acheté, remis au plus habile chimiste de Paris, qui, après avoir essayé, infructueusement, de divers procédés, en avait enfin trouvé un, qui lui a permis d'enlever les surcharges et de lire le texte primitif. On va faire une nouvelle édition des Mémoires d'après ce manuscrit.
Mme d'Esclignac, qui se conduit fort mal à propos de la succession de la princesse de Talleyrand, a eu hier une explication avec la duchesse de Poix. Celle-ci a essayé de lui faire sentir l'inconvenance de sa conduite, l'odieux d'un procès et de la publicité, son ingratitude envers M. de Talleyrand qui l'a dotée et qui paye encore, en ce moment, une pension à sa nourrice qu'elle laissait mourir de faim. A tout cela, Mme d'Esclignac a répondu: «Je ne crains pas le scandale pour moi, et je le désire pour mon oncle; j'aurai le faubourg Saint-Germain, puisque j'ai fait administrer Mme de Talleyrand par l'archevêque de Paris.»
Paris, 21 décembre 1835.—Le comte de Pahlen a reçu, hier, de son gouvernement, des dépêches fort satisfaisantes, et dans lesquelles on l'assure qu'on ne confond pas les extravagances du Journal des Débats avec la pensée du Roi et de son Conseil. Ces dépêches, arrivées par la poste, étaient, bien décidément, destinées à être connues du public. L'Ambassadeur attend, d'un jour à l'autre, un courrier, qui apportera sans doute, la pensée secrète du Czar.
La princesse de Lieven, que j'ai rencontrée hier chez Mme Apponyi, m'a parlé de ses propres affaires et m'a dit que, depuis longtemps, son mari et elle avaient placé toutes leurs économies hors de Russie pour être à l'abri des ukases.
Le prince de Laval disait, hier, assez drôlement que l'esprit de M. de Montrond «se nourrissait de chair humaine!» M. de Talleyrand trouvait cela très vrai et très joli!
Paris, 30 décembre 1835.—J'ai vu, hier, Madame Adélaïde qui était très satisfaite de la séance d'ouverture des Chambres, qui avait eu lieu ce matin même. Elle était contente de l'accueil fait au Roi, à l'arrivée et à la sortie, et, pendant toute sa route, par la garde nationale. On avait eu beaucoup de peine à s'entendre sur le discours de la Couronne, auquel on travaillait encore, dix minutes avant la séance. Les mots: «L'aîné de ma race», qui font grande sensation, qu'on trouve hardis, mais qui plaisent au Corps diplomatique, et aux gens dont l'esprit veut de la stabilité, ne sortent ni du Château, ni du Conseil. Ils étaient fondus dans une phrase entière que M. de Talleyrand et moi avions rédigée et que le Roi avait adoptée avec attendrissement, mais le Conseil n'a voulu garder que les mots indiqués: «L'aîné de ma race». Les carlistes les trouvent insolents! Ils reculent, épouvantés, devant une quatrième race! Les républicains ne les aiment guère mieux, peut-être moins encore... Le reste approuve beaucoup.
Nous avions hier, à dîner, Mme de Lieven, M. Edouard Ellice, le comte de Pahlen, Matuczewicz et M. Thiers, qui était in high spirits et fort brillant de conversation. Il m'a dit, dans un coin, que le Bergeron, celui du Port-Royal, avait voulu tenter une nouvelle entreprise; qu'il s'était déguisé en femme, avec un de ses amis, que leur projet était que l'on présenterait une pétition au Roi, pendant que l'on tirerait à bout portant. Le projet a manqué, parce que le Roi, au lieu de se rendre à cheval à la Chambre, comme il le devait, y a été en voiture, à cause du verglas. On a fait quelques arrestations, mais comme il n'y a pas eu commencement d'exécution, on suppose qu'il faudra finir par relâcher les gens arrêtés.