Plus je vois le comte de Pahlen, le nouvel ambassadeur de Russie, plus je lui trouve les allures d'un homme comme il faut. Je vais en citer une preuve. Je sais de source certaine qu'il a écrit à sa Cour en termes nets, simples, droits, bienveillants sur ce qu'il a trouvé et sur ce qui s'est présenté à lui dans ces derniers temps. Il n'a pas laissé ignorer combien sa situation sociale souffrait des instructions qu'il avait reçues; il a ajouté qu'il ne se sentait pas appelé à rester dans une semblable position et il a déclaré nettement que son gouvernement devait ou changer ses premières directions, ou le rappeler. C'est hier que cette déclaration est partie. Le Roi et Madame Adélaïde attendent avec impatience la réponse qui décidera, nécessairement, de la nature des relations futures entre ce gouvernement et celui de Russie.

Paris, 23 novembre 1835.—Voici les traits saillants d'une lettre que je viens de recevoir du duc de Wellington, qui me devait une réponse depuis longtemps: «Nous sommes toujours sur la grande route où nous sommes entrés il y a cinq ans; tout ce que nous pouvons espérer, c'est que notre marche ne sera pas trop rapide. L'arrêt et le retour surtout sont impossibles. Robespierre était au moins honnête homme en fait d'argent; sa puissance était fondée sur le désintéressement; mais ceux qui veulent et viendront à nous gouverner, ne seront pas touchés par la même considération. Je le crains du moins.»

Paris, 24 novembre 1835.—J'ai passé hier une matinée singulière, dont je veux rendre un compte détaillé. Il faut avant, pour l'intelligence du récit, que je fasse une petite préface.

J'ai, de par le monde, une cousine qui s'appelle Louisa de Chabannes. Dans sa première jeunesse, elle avait été fort jolie; chantant, dessinant, très bien élevée, mais pauvre, elle ne trouva pas à se marier, devint retirée, sauvage, souffrante et presque laide. Je la voyais jadis, trois ou quatre fois l'an, et toujours j'étais frappée de cette personne affaissée, maigrie, ternie, nerveuse, silencieuse. Il y a sept ans, j'appris qu'elle était entrée aux Grandes Carmélites. Je n'en fus pas surprise, car quoiqu'elle n'eût pas précisément les allures dévotes, il était bien visible qu'elle se sentait froissée dans le monde; mais, ainsi que tous ses parents, je fus bien convaincue que les austérités de cet ordre rigoureux détruiraient bientôt cette organisation délicate et souffrante. J'entendais cependant, de loin en loin, son frère Alfred dire qu'elle vivait et se portait mieux que dans le monde.

Hier matin, on me remet une lettre commençant par: «Ma chère cousine,» et finissant par: «Sœur Thérèse de Jésus.» Je fus d'abord un petit moment sans comprendre, puis je me souvins de Louisa de Chabannes. Elle me disait dans cette lettre, qu'ayant enfin obtenu de ses Supérieures la permission de me voir, elle me suppliait de venir aussitôt, la journée d'hier étant une de celles qui, en si petit nombre, sont accordées aux visiteurs; elle ajoutait que, pour ne pas m'effaroucher, elle avait, par grande faveur, obtenu de me voir à visage découvert, et sans témoins. Je me serais fort reproché de désappointer cette pauvre fille, et une visite à M. l'archevêque me conduisant dans ce quartier, je résolus de faire les deux choses le même jour.

Je suis sortie à deux heures et me suis arrêtée au haut de la rue d'Enfer devant un portail surmonté d'une croix. La tourière m'a dit que les vêpres n'étaient pas finies, car ces religieuses disent chaque jour le grand office, je devrais entrer à la chapelle. Je m'y suis placée. Au fond du chœur est une grille armée de pointes en saillie, derrière laquelle est un grand voile brun. C'est de là que partaient les voix des Sœurs. Il n'y avait, en plus de moi, que deux vieilles dames dans la chapelle, qui est ornée d'une statue du cardinal de Bérulle agenouillé, en marbre blanc, et de plusieurs portraits de sainte Thérèse. Je n'avais pas vu ma cousine assez souvent pour reconnaître sa voix; d'ailleurs, l'office a fini presque aussitôt. Je suis rentrée chez la tourière, où le médecin du couvent est arrivé.

Pendant qu'on allait avertir de sa présence et de la mienne, il a vu que je tremblais de froid, car, dans cette maison, il n'y a jamais de feu qu'à l'infirmerie et dans la cuisine. Le docteur m'a parlé alors du régime intérieur, qu'il prétend ne pas être malsain, et, pour preuve, il me disait qu'après beaucoup d'observations, il avait constaté que l'âge moyen auquel les femmes parvenaient dans le monde était trente-sept ans et que, chez les Carmélites, il allait à cinquante-quatre ans. Il m'a quittée pour aller à l'infirmerie, et bientôt après, on m'a menée au parloir, toujours sans feu. Un petit fauteuil de jonc, sous lequel s'étendait une natte également en jonc, était placé auprès d'une grille en fer, doublée de petits montants en bois, et derrière cette double séparation un rideau de laine brune.

Au bout de quelques instants, j'ai entendu tourner un verrou, quelqu'un s'avancer vers la grille, et une voix très claire dire: «Deo gratias». Je ne savais ce qu'il fallait répondre, je me suis tue; la même voix a repris: «Deo gratias». Alors, je me suis résignée à dire: «Je ne suis pas prévenue de ce qu'il faut répondre.» Un petit éclat de rire m'a déconcertée: «Ma cousine, c'était pour m'assurer que vous étiez là!» Le rideau a été tiré, et je me suis trouvée en face d'un visage rond, frais, de deux yeux bleus brillants, d'une bouche souriante. Au lieu d'une voix éteinte, j'ai entendu des accents timbrés, animés, une parole rapide, des pensées douces et bienveillantes, avec des assurances d'un bien-être et d'une satisfaction que ne démentait pas l'aspect le plus consolant qu'on pût avoir d'une religieuse sévèrement cloîtrée. Elle a quarante-huit ans, mais ne paraît pas en avoir trente-six. Elle m'a beaucoup remerciée d'être venue, m'a remis une petite médaille à l'effigie de la sainte Vierge, en me suppliant de la faire porter, à son insu, par M. de Talleyrand. «Cette médaille, a-t-elle dit, ramène à la foi les plus égarés.» Je ne l'ai pas refusée, je n'ai pas refusé d'en faire l'usage désiré, c'eût été une dureté odieuse. D'ailleurs, il y a quelque chose de contagieux dans une foi aussi sincère et aussi vive! J'ai dit que je guetterais un moment favorable pour remplir ces saintes intentions.

Je suis repartie fort touchée, fort préoccupée, après avoir dit un adieu probablement éternel à cette douce et heureuse personne, qui couche sur une planche, ne se chauffe jamais, fait maigre toute l'année, et qui serait bien fâchée de ne pas dire avec sainte Thérèse: «Souffrir ou mourir.»

J'ai été, de là, rue Saint-Jacques, au couvent des Dames Saint-Michel, pour voir Monseigneur l'Archevêque, auquel je voulais parler d'un projet de mariage pour mon second fils avec Mlle de Fougères. J'ai été menée par une des Sœurs, vêtue de blanc de la tête aux pieds, dans un petit bâtiment séparé, qui donne sur l'immense jardin de ces dames. C'est là que vit habituellement M. de Quélen, depuis la destruction de son palais. L'appartement est joli, propre, très soigné.