Paris, 27 octobre 1835.—M. de Talleyrand disait hier qu'à son retour d'Amérique, après toutes les horreurs de la Révolution, rencontrant Sieyès, il lui demanda comment il avait traversé cette cruelle époque, ce qu'il avait fait pendant ces tristes années. «J'ai vécu,» répondit Sieyès! C'était, en effet, ce qu'il y avait de mieux et de plus difficile à faire!
Le gouvernement, désirant arriver à la mise en liberté des prisonniers de Ham[ [70], a saisi ardemment quelques symptômes de dérangement mental qui se manifestaient chez M. de Chantelauze, pour atteindre ce but. En conséquence, M. Thiers, avec l'arrière-pensée de faire échanger aux prisonniers, au bout de quelque temps, une maison de santé pour les châteaux de quelques amis qui auraient répondu d'eux, avait nommé une commission de médecins célèbres, pour constater l'état de M. de Chantelauze d'abord, et par occasion, celui des autres anciens ministres; mais M. de Chantelauze, aussitôt qu'il entendit parler de l'arrivée des médecins, se hâta de déclarer, positivement, qu'il les recevrait poliment, comme gens de mérite, mais nullement comme médecins; qu'il ne répondrait à aucune de leurs questions, et qu'il veut sa liberté pleine, entière, immédiate, ou rien du tout. Je ne pense pas que ses compagnons d'infortune lui sachent bien bon gré de cette humeur dédaigneuse.
Paris, 14 novembre 1835.—Je viens de recevoir des lettres de lord et de lady Grey, très amicales. Ils sont fort occupés de leur propriété de Howick, d'où ils m'écrivent, et paraissent complètement détachés de la politique.
Lady Grey dit une chose que je répète de bon cœur avec elle: «If my friends will only love me, and that I can possess a garden in summer, and an arm-chair in winter, I am perfectly happy in leading the life of an oyster.—Don't expose me to Mme de Lieven, she would think me unfit to live!»
Paris, 16 novembre 1835.—M. de Barante est venu me dire adieu. Il part demain pour Pétersbourg, le cœur gros, l'esprit préoccupé. Depuis le fameux discours de l'Empereur Nicolas à Varsovie[ [71], que Mme de Lieven elle-même appelle une catastrophe, et les articles du Journal des Débats qui ont commenté ce discours, la position de l'ambassadeur de France n'est pas rendue facile. Il semble, du reste, dans une direction fort sage et d'autant plus prudente qu'il l'a reçue directement du Roi.
Nous avons dîné, hier, aux Tuileries; il n'y avait que la famille royale, le service immédiat, et quelques élèves, amis des petits Princes. M. le duc d'Aumale venait d'être premier, ce qui le mettait in high spirits. C'était le seul qui me parût l'être, de toute la compagnie.
Le Roi a eu la bonté de faire apporter pour moi un portrait charmant de Marie Stuart, d'autant plus curieux que son origine est touchante. Les femmes de Marie Stuart passèrent d'Angleterre en Belgique, aussitôt après l'exécution de leur maîtresse; elles portèrent avec elles ce portrait, qu'elles placèrent dans un édifice public, où il est encore. La Reine des Belges en a fait faire une copie parfaite qu'elle a donnée au Roi son père, et c'est cette copie que j'ai vue.
Le Roi, dans le courant de la soirée, a longtemps causé avec M. de Talleyrand, et lui a demandé de faire un voyage à Vienne, ce que celui-ci a décliné, en se rejetant sur la saison, sur son âge et sur la présence d'un autre ambassadeur déjà accrédité à Vienne.
Paris, 20 novembre 1835.—L'effet du fameux discours de l'Empereur Nicolas à la municipalité de Varsovie a été non moins grand et non moins désagréable à Vienne qu'à Berlin. Les journaux anglais l'ont attaqué violemment: le Morning Chronicle, qui est le journal du Cabinet whig, a été bien plus violent encore que le Journal des Débats. A propos de celui-ci, il s'est passé quelque chose de singulier. Le gouvernement, ennuyé de toutes les imprudences et inconvenances que commettent les Débats, et qui deviennent gênantes, à cause de sa couleur semi-officielle, a pensé à donner un peu plus d'importance au Moniteur, à y faire insérer des articles soignés, et à ôter ainsi aux Débats de leur importance ministérielle. Cette pensée était celle du Roi qui l'avait fait adopter par son Cabinet, mais lorsqu'il s'est agi de savoir sous la direction immédiate de qui se trouverait le Moniteur, le duc de Broglie l'a réclamé comme président du Conseil. Le Roi a, alors, aussitôt abandonné et fait abandonner le projet et les choses sont demeurées comme auparavant.
Les lettres d'Angleterre disent le ministère anglais fort embarrassé. Le timide discours de lord John Russell à Bristol, sans satisfaire les conservatifs, a irrité les radicaux et les catholiques d'Irlande à un point extrême, et l'existence du Cabinet paraît sérieusement menacée, quoique la solution soit ajournée jusqu'à la réunion du Parlement.