Rochecotte, 7 octobre 1840.—J'ai appris, hier, une nouvelle qui m'a affligée, celle de la mort de ma pauvre amie la comtesse Batthyàny, à Richmond, le 2; elle avait, dans ces derniers jours, éprouvé un mieux qui lui avait fait faire le projet de venir s'établir à Paris.

On m'écrit, de Paris: «M. Molé est à Paris, pour le procès de Louis Bonaparte, dans lequel M. Berryer a fait fiasco. Ce qui absorbe tout, c'est le bombardement de Beyrouth; quelles en seront les conséquences? Il n'y a qu'un cri de réprobation contre M. Thiers. Mme de Lieven est assez malade. Elle a la fièvre, et reçoit sur sa chaise longue; elle joue très serré sur M. Guizot, mais on dit qu'elle se laisse deviner moins tendre!»

Rochecotte, 8 octobre 1840.—J'ai reçu, hier, une lettre de Mme de Lieven, commencée le 5 et finie le 6; en voici l'extrait: Du 5: «En Angleterre, on n'a rien décidé; les ministres ne sont pas d'accord; cependant, le parti pacifique domine, et Palmerston lui-même prétend en être, sans, cependant, qu'il offre d'expédients pour une solution satisfaisante pour la France; et puis ses mouvements ne sont plus libres, il lui faut demander l'assentiment de la Russie sur tout. Depuis le bombardement de Beyrouth, Thiers paraît ne plus trouver sa place tenable, s'il ne fait quelque coup hardi; ses collègues ne sont pas tous de son avis, et le Roi ne veut pas d'extrémités. Cependant, il faut se décider. Lord Granville est très soucieux. Les choses sont poussées à un point qui ne saurait se prolonger ainsi. On allait jusqu'à dire, hier, que Thiers voulait envoyer deux cent mille hommes sur le Rhin, et la flotte française à Alexandrie pour s'opposer aux Anglais. Ce serait fou! La situation est très périlleuse, et, en supposant que Thiers se sépare du Roi, où trouver des gens assez résolus pour se charger de la lourde besogne du moment?»

Du 6: «Les trois ou quatre Conseils tenus dans ces deux jours ont fait prendre la résolution d'adresser une protestation au gouvernement anglais, dans laquelle on établira le casus belli, et je crois qu'Alexandrie et Saint-Jean d'Acre seraient ce cas-là. Mais si, en ce moment, une de ces villes se trouvait déjà attaquée, que deviendrait la protestation? Le gouvernement anglais a, de son côté, adressé des observations à ses alliés pour modifier le traité. On négocie donc, et assez franchement; mais, en attendant, les opérations militaires vont leur train. On dit que le Roi n'est pas tout à fait d'accord avec M. Thiers sur le casus belli. On dit aussi qu'il est particulièrement content de M. Cousin qui est à la paix avec l'amiral Roussin et M. Gouin. On me dit, de bonne source, que la convocation des Chambres est décidée pour les premiers jours de novembre, et que la note en protestation dont je vous parle sera arrêtée ce matin. Saint-Jean d'Acre n'y sera pas nommé.»

Cette lettre intéressante a fort alimenté notre conversation. Le duc de Noailles, qui est ici, et qui a apporté son manuscrit, nous a lu son morceau sur le quiétisme[ [142]. Il est fait avec clarté, en bon langage, sans longueurs, et avec des citations bien choisies, qui y donnent du mouvement.

Rochecotte, 11 octobre 1840.—Nous avons appris, hier, la mort violente d'Arthur de Mortemart[ [143], excellent sujet, destiné à hériter de la superbe fortune de ses parents, et destiné aussi, ce que j'ignorais, à épouser la fille du duc de Noailles, que cette triste nouvelle a fait partir immédiatement. Arthur de Mortemart avait vingt-sept ans et était fils unique. Sa mort est un malheur affreux pour sa famille.

M. Molé me mande ceci: «Voilà les Chambres convoquées pour le 28, et mes amis exigent que je sois établi à Paris du 13 au 20; j'y consens, mais ce sera assurément pour l'unique et stérile plaisir d'échanger nos doléances. Nous marchons, fatalement, vers le gouvernement révolutionnaire. Il pourrait même bien être plus sanglant que la première fois. Ce qu'il durera, et ce qui le remplacera, Dieu seul le sait! et personne d'autre. Eh bien! si les journaux n'avaient pas égaré, divisé les esprits honnêtes, avec du courage on s'en tirerait; c'est notre intérieur qui rend la position sans remède. Le dehors s'arrangerait, et facilement, si le dedans lui inspirait quelque confiance. Au surplus, c'est la Chambre qui va tout décider. Comment espérer qu'elle sera à la hauteur de sa destinée? Je ne sais ce que deviendra ma réception académique au milieu de tout cela. Je suis prêt, et malgré les dires de Villemain, qui me paraît intimidé, je n'effacerai rien de mon éloge de Mgr de Quélen, et j'appelle le grand jour.»

Rochecotte, 12 octobre 1840.—Une lettre de M. de Barante, de Saint-Pétersbourg, me dit ceci: «J'attends, ici, qu'il y vienne des nouvelles d'ailleurs, car, à Saint-Pétersbourg, on ne décide rien, et, au fond, on y est assez indifférent. La paix serait, peut-être, plus sage, mais la guerre est plus conforme aux sentiments qu'on professe depuis dix ans; donc, on ne fera que ce que voudra l'Angleterre. D'après cela, faites vos conjectures. Vous connaissez lord Palmerston et tout ce théâtre politique, et moi je n'en ai nulle idée.»

Rochecotte, 14 octobre 1840.—Mme de Montmorency m'écrit que M. Demidoff a écrit à M. Thiers, pour obtenir l'autorisation d'annoncer sa femme, à Paris, Son Altesse Royale Mme la princesse de Montfort. Mme Demidoff a écrit, à ce sujet, directement à Mme Thiers, qu'elle a connue en Italie. Le Roi y a consenti.

Rochecotte, 17 octobre 1840.—La duchesse d'Albuféra m'écrit: «On est un peu plus à la paix dans le moment. Les négociations ont été reprises, et on s'accorde à dire que si la guerre doit éclater, ce ne sera que dans un assez long temps; qu'on échangera bien des notes diplomatiques avant d'en venir à cette extrémité. Le général de Cubières, le Ministre de la Guerre, avait donné sa démission, parce qu'il voyait la majorité du Conseil trop guerroyante, son avis étant que nous ne sommes pas en état de soutenir la guerre contre les Puissances, et qu'il faut absolument l'éviter; mais cette démission n'a pas été acceptée, les négociations et les idées de paix ayant repris le dessus, pour le moment du moins. Le mémorandum français a ramené beaucoup d'esprits à M. Thiers. On est déjà fort occupé de la Présidence de la Chambre. Les avis se partagent entre M. Odilon Barrot et M. Sauzet. Le comte de Paris est retombé fort malade, et ses parents en sont très inquiets.»