Rochecotte, 19 octobre 1840.—Mme de Lieven me mande ceci: «Le Cabinet anglais a fait bon accueil à la note française. Le parti pacifique y trouve de la force, mais tout n'est pas là. Il faut consulter à Saint-Pétersbourg, qui est loin, et pendant ces délais les journaux interviennent. Le mémorandum de Thiers plaît beaucoup à Paris, gêne lord Palmerston; à Saint-Pétersbourg, on trouvera qu'il dit tout haut ce qu'on s'était contenté, jusqu'ici, de murmurer tout bas. Quant à l'Autriche, Apponyi prétend que le récit, en ce qui la regarde, n'est pas exact. Du reste, le dénouement est imminent, et au 15 novembre, tout devra être décidé. Les quatre Puissances ne se soucient pas de la guerre et la France, où et sur quoi la commencera-t-elle? Malheureusement, on dit beaucoup que la paix ne peut pas faire ménage avec M. Thiers; ceci serait bien dangereux, car les esprits sont fort montés; et Thiers dans la balance, c'est plus que la guerre.»
Rochecotte, 20 octobre 1840.—Nous apprenons, par les journaux, la nouvelle tentative d'assassinat sur la personne du Roi par un nommé Darmès[ [144]. Ces tentatives, répétées si souvent, font frémir, et ne laissent plus la moindre sécurité.
Mon gendre a reçu hier des lettres de Paris, dans lesquelles on lui dit que le vent semble tourner à la guerre; qu'on assure que lord Palmerston veut l'exécution entière du traité; que notre Ministère se croit sûr de la majorité, ce qui tiendrait plutôt à la terreur qu'auraient les opposants de prendre le pouvoir, dans les circonstances actuelles, qu'à la confiance qu'inspire le Cabinet. Mgr le duc d'Orléans aurait dit, après l'attentat de Darmès, qu'il était décidément pour la guerre, préférant être tué sur les bords du Rhin, à être égorgé dans un ruisseau de Paris. Toutes les lettres s'accordent à représenter les esprits bien agités et les circonstances aussi compliquées que graves.
Rochecotte, 21 octobre 1840.—Le journal annonçait, hier, l'abdication de la Reine Christine. Il faut convenir que ce fait ne marquera pas agréablement l'ambassade de M. de La Redorte en Espagne.
Le duc de Noailles m'écrit ceci: «On parle beaucoup de la démission de Thiers; plusieurs le disent perplexe à ce sujet; il ne sait comment paraître devant les Chambres. Il voudrait se ménager une retraite qui le fît retomber à la tête d'un parti, en faisant croire qu'il n'a pu obtenir du Roi les décisions énergiques que l'honneur national réclame. D'un autre côté, s'éclipser ainsi, laisser tout le monde dans l'embarras, après avoir soulevé et provoqué tant de choses, fuir la discussion et la responsabilité devant les Chambres, est un parti qui aurait sa honte; cependant, les mieux informés croient à la démission. Le discours de la Couronne est le seul point, maintenant, sur lequel il puisse se mettre en dissentiment et demander sa retraite.
«La Prusse refuse, décidément, de laisser sortir des chevaux de son territoire: on espère en trouver en Normandie et en Hollande. On est, de fait, fort embarrassé, car on n'est nullement prêt à la guerre; on ne saurait l'être avant le printemps, et déjà on est arrivé à quatre cent cinquante millions de crédits extraordinaires. Les finances vont être un gouffre: si la rente tombe à 99 (l'amortissement devant alors agir et acheter pour seize millions par mois) et si on retire l'argent des caisses d'épargne, le Trésor ne saura plus comment s'en tirer. L'expédition de Syrie ne paraît point avoir de résultat prochain. Ibrahim laisse les alliés s'emparer du littoral séparé du reste par une chaîne de montagnes qui suit la mer et que les troupes débarquées ne peuvent pas franchir; il contient tout ce pays qui, comprimé par son armée, n'ose et ne peut pas se révolter, et il attend que les vents chassent la flotte, qui ne pourrait y revenir qu'au printemps. J'ai vu une lettre de lady Palmerston assez pacifique. Guizot écrit aussi qu'à Downing-Street, on est plus calme.
«Le Roi est très abattu de cette reprise d'assassinat, et Thiers sent le tort que cela fait au Ministère. On dit que les Députés qui sont ici et qui arrivent sont plutôt pacifiques, et que la Chambre des Pairs est tentée, si elle en a le courage, ce dont je doute, de prendre une attitude imposante et gênante pour le Ministère.»
Rochecotte, 23 octobre 1840.—Madame Adélaïde me mande ceci, dans une très aimable réponse à une lettre que je lui avais écrite, à l'occasion de l'attentat de Darmès: «La première parole du Roi, après l'explosion, a été, en s'adressant à la Reine et à moi: «Eh! qu'il faille que vous soyez toujours dans cette fatale voiture!» Ce mot est vraiment touchant.
Voici ce que dit Mme de Lieven: «Granville a remis, hier, la réponse de lord Palmerston à la note du 8. Cette réponse promet, je crois, de s'employer à faire révoquer la déchéance du Pacha, si celui-ci se soumet; vous voyez que cela n'avance guère l'affaire. Tout ce qu'on peut dire, aujourd'hui, c'est que les manières et le langage, de part et d'autre, sont devenus plus doux, et que cela peut amener à s'entendre. Lord Palmerston ne s'explique pas plus clairement, parce qu'il attend toujours les brillants succès de Syrie! Jusqu'ici il les a attendus en vain. Le ton du Ministère français est moins guerroyant; il dit: «La guerre pourrait arriver au printemps, si l'hiver ne règle pas tout.» Vous voyez que voilà une modification et la diplomatie, à Paris, est disposée à croire à la paix. Nous allons voir les Chambres; voilà ce qui sera important pour les choses et pour les hommes.
«Le Roi n'est plus venu en ville, depuis le coup de carabine, sur lequel les journaux étrangers s'expriment plus convenablement que les journaux français.