Le seul changement qui se soit encore fait depuis le nouveau règne, c'est que le Roi travaille avec chacun de ses Ministres en particulier, tandis que le feu Roi ne causait qu'avec le Prince de Wittgenstein, et ne travaillait qu'avec le comte Lottum. M. d'Altenstein, qui était ministre des Cultes et de l'Instruction publique, était mort trois semaines avant le feu Roi et n'avait point encore été remplacé. On attend, avec impatience, de savoir par qui cette place importante sera remplie; on verra, dans ce choix, une indication sur l'esprit qui dirigera le règne actuel. Cette nomination est, par cela même, le premier embarras du Roi.

Berlin, 1er juillet 1840.—Mon grand grief contre les villes, ce sont les visites à faire et à recevoir. J'ai beau n'être ici qu'un oiseau de passage, je suis victime de cet inconvénient. J'ai donc fait et reçu prodigieusement de visites hier, matin et soir. Le Prince de Prusse, qui est parti ce matin pour Ems, a été longuement chez moi. Il m'a dit que l'Impératrice de Russie était fort satisfaite de sa future belle-fille. C'est avec l'Impératrice elle-même que la jeune Princesse se rendra en Russie.

Lord William Russell est aussi venu me voir; il m'a dit que lady Granville avait ordonné à M. Heneage, qui est attaché à l'ambassade de son mari, à Paris, d'accompagner Mme de Lieven en Angleterre.

Je suis allée, avec Wolff, voir l'atelier de Begas, peintre allemand, élevé à Paris, sous les yeux de Gros. Il a beaucoup de talent.

Il y a eu un tremblement de terre dans le département d'Indre-et-Loire! On l'a ressenti à Tours; à Candes, à quatre lieues de Rochecotte, plusieurs maisons ont été renversées. Rien, Dieu merci, à Rochecotte, mais cette visite souterraine m'effraye: cela pourrait bien, en se renouvelant, faire crouler toutes mes constructions et tarir mon puits artésien.

Potsdam, 2 juillet 1840.—J'ai quitté hier Berlin à onze heures du matin, par le chemin de fer. Je me suis trouvée dans le même wagon que le prince Adalbert de Prusse, cousin du Roi, lord William Russell, et le Prince Georges de Hesse. A la descente du chemin de fer, qui, en moins d'une heure mène à Potsdam, j'ai trouvé la voiture et les gens de la Princesse de Prusse, avec l'invitation de me rendre tout de suite chez elle au Babelsberg, joli castel gothique qu'elle a fait bâtir sur une hauteur boisée qui domine le cours de la Havel: c'est petit, mais très bien arrangé et en très belle vue. Nous sommes restées à causer pendant une heure. Sa voiture est restée à ma disposition à Potsdam, après m'y avoir ramenée. Ma toilette faite, j'ai été à Sans-Souci, où le Roi dîne à trois heures. Il a été parfaitement bon et aimable ainsi que la Reine. Après le dîner, il m'a menée voir la chambre où Frédéric II est mort, et la bibliothèque de ce Prince. Il a voulu que je le suivisse sur la terrasse, qui est une très belle chose; puis, on m'a confiée à la comtesse de Reede, grande-maîtresse de la Reine, et à Humboldt, et on m'a conduite, en calèche, au Palais de marbre qui renferme quelques beaux objets d'art, et au Nouveau Palais où se donnent les grandes fêtes d'été. La Princesse de Prusse y est venue à notre rencontre, et m'a menée à Charlottenhof, création du Roi actuel, sur les modèles, plans et dessins d'une villa de Pline: c'est charmant, plein de belles choses rapportées d'Italie, qui se marient admirablement à une inconcevable profusion de fleurs, des peintures à fresque comme à Pompéi, des fontaines, des bains antiques, tout cela du meilleur goût. Le Roi et la Reine y étaient: on y a pris le thé; après quoi, le Roi m'a fait monter à côté de lui dans un poney-chaise et m'a menée, par des allées superbes de vieux chênes, jusqu'à Sans-Souci, où il a voulu que je restasse souper. Ce souper se sert dans un petit salon, sans apparat; on cause plus qu'on ne mange. Cela s'est prolongé agréablement et facilement jusqu'à onze heures. Le Roi m'a promis son portrait, et a été, à tous égards, parfait pour moi. Il m'a fait promettre de revenir le voir à Berlin, et a été, comme on dit ici, très herzlich[ [116].

Ce matin, Humboldt est venu de sa part me proposer, avant d'aller déjeuner chez la Princesse de Prusse, de voir l'île des Paons, avec les admirables serres qui s'y trouvent, et une curieuse ménagerie. Les bateliers du Roi et les directeurs des établissements botaniques m'attendaient, et j'ai rapporté des fleurs superbes. Nous sommes arrivés un peu tard chez la Princesse de Prusse, qui, après le déjeuner, m'a menée, en poney-chaise, voir Glinicke, la très jolie villa du Prince Charles, qui est en ce moment, avec sa femme, aux bains de Kreuznach. De là, j'ai regagné Potsdam, le chemin de fer, et Berlin.

Berlin, 3 juillet 1840.—Mme de Perponcher est venue me prendre à quatre heures aujourd'hui, et en me faisant passer par les appartements de sa mère, la comtesse de Reede, au château, m'a fait éviter la file, et la foule; nous nous sommes ainsi trouvées des premières à la Cour de condoléance que la Reine a reçue à Berlin, assise sur son trône, dans une chambre tendue de noir, les volets fermés, et la pièce uniquement éclairée par quatre grands cierges d'après l'ancienne étiquette. La Reine avait un double voile, l'un flottant en arrière, l'autre baissé devant, et toutes les dames de même, ce qui fait qu'on ne se distinguait pas. Une révérence silencieuse devant le trône, et voilà tout. C'était singulièrement grave et lugubre, mais très noble et imposant. Les hommes, qui ont défilé après nous, étaient en uniforme, et à visage découvert, mais tout ce qui, dans leurs uniformes, était en or ou en argent, recouvert de crêpe noir.

Berlin, 5 juillet 1840.—Voilà mon séjour à Berlin terminé. J'ai été, ce matin, à la grand'messe, ce qui est moins méritoire ici qu'ailleurs, à cause de l'excellente musique qu'on y entend.

Herzberg, 6 juillet.—Je suis partie ce matin de Berlin par le chemin de fer jusqu'à Potsdam, où je me suis arrêtée pour déjeuner. A la descente du train, j'ai trouvé le valet de chambre de la Princesse de Prusse avec une lettre d'adieu très affectueuse; j'ai été gâtée jusqu'au dernier moment. Je suis pénétrée de reconnaissance, car tout le monde m'a témoigné un empressement, une bienveillance, une cordialité, que l'Angleterre seule m'avait offertes jusqu'ici.