J'ai fini les Récits des temps mérovingiens, par M. Augustin Thierry: cela ne manque pas d'intérêt, ni surtout d'originalité; comme tableau de mœurs étranges et inconnues, cela a de la valeur. J'ai commencé les Dialogues de Fénelon sur le Jansénisme, livre peu connu, fort oublié, admirablement bien écrit, et parfois aussi piquant que les Provinciales.
Kœnigsbruck, 8 juillet 1840.—Je suis arrivée hier ici, à six heures du soir, chez ma nièce la comtesse de Hohenthal. La dame du lieu est plus grande, plus blonde, plus spirituelle, aussi bonne, et, à mon gré, plus jolie et plus aimable que sa sœur, Mme de Lazareff. Son autre sœur, Fanny, joint un excellent caractère à de la gaieté d'esprit; si sa santé était meilleure, elle serait jolie. Le comte de Hohenthal est un homme comme il faut, qui admire et adore sa femme. Miss Harrison, l'ancienne gouvernante de ces dames, est une personne mesurée et dévouée, qui leur a tenu lieu de mère, et qui est respectée comme telle dans la maison. Kœnigsbruck est une grande maison plus vaste que belle, à l'entrée d'un petit bourg; la position serait pittoresque et la vue agréable, si elle n'était pas comme étouffée par les communs et les basses-cours, qui, à la mode allemande, se trouvent beaucoup trop rapprochés du château. Le pays offre la transition de la Prusse stérile et plate, à la Saxe productive et coupée.
Voici l'extrait d'une lettre de M. Royer-Collard, écrite de Paris au moment où il allait partir pour le Blésois: «Thiers est venu, aujourd'hui même, s'asseoir ici avec M. Cousin silencieux, qui représentait le frère compagnon du Jésuite. Thiers parle fort dédaigneusement des Ministères qui ont précédé le sien, modestement de ses succès à l'intérieur; du reste, fort aimable pour moi.»
Kœnigsbruck, 9 juillet 1840.—J'ai visité aujourd'hui le château en détail. Il y aurait de quoi faire d'assez belles choses, mais ce n'est pas trop le goût du pays, où les seigneurs, faisant généralement valoir leurs propriétés eux-mêmes, préfèrent l'utile à l'agréable.
Ma nièce m'ayant dit que le Roi et la Reine de Saxe lui avaient témoigné le désir de me voir, j'ai écrit hier à Pillnitz où se trouve la Cour, pour demander à voir Leurs Majestés; quand j'aurai la réponse, je fixerai le moment de mon départ.
Mes nièces, qui passent habituellement leurs hivers à Dresde, m'ont dit que le ministre de France, M. de Bussières, y était fort mal vu. On lui trouve un mauvais esprit et un mauvais ton; il y a introduit d'assez désagréables façons, et a fort blessé la Reine, par des propos au moins déplacés sur son compte. On souhaite beaucoup qu'il obtienne une autre mission diplomatique.
Dresde, 11 juillet 1840.—J'ai quitté Kœnigsbruck ce matin. J'ai revu avec plaisir les jolis environs de Dresde. Je vais faire ma toilette et partir pour Pillnitz.
Dresde, 12 juillet 1840.—Le château de Pillnitz n'est ni très beau, ni très curieux; les jardins sont médiocres, mais la position aux bords de l'Elbe est charmante, et toute la contrée gracieuse et riche. Toute la famille Royale de Saxe y était réunie hier. La Reine, que j'ai connue jadis à Bade, avant son mariage, est la femme la plus grande que je connaisse; elle a beaucoup de bonté, d'instruction et de bienveillante simplicité. Le Roi, qui avait dîné plusieurs fois à Paris, chez M. de Talleyrand, est naturel, ouvert, surtout quand le premier moment, toujours dominé par la timidité, est passé. La Princesse Jean, sœur de la Reine, et sœur jumelle de la Reine de Prusse, ressemble d'une manière frappante à cette dernière, mais elle est tellement éteinte par ses fréquentes couches qu'elle semble avoir à peine la force de se mouvoir et d'articuler quelques paroles. Je l'avais aussi connue à Bade, fort jolie et agréable. Son mari, le Prince Jean, est un des princes les plus instruits du temps, fort occupé de choses sérieuses; sa tournure et toute sa personne sont fort négligées: il a quelque chose du professeur allemand. La princesse Auguste, cousine du Roi, a été successivement recherchée, il y a trente ans, par tous les souverains de l'Europe. Napoléon avait discuté son nom, dans le Conseil où son mariage fut décidé; elle n'en est pas moins restée fille, et, qui plus est, très douce vieille fille. Elle n'a jamais été jolie, mais elle était blanche et fraîche avec quelques jolis détails. L'expression de sa physionomie est restée bonne et prévenante. Enfin, j'ai fait la conquête de la Princesse Amélie, sœur du Roi, celle qui écrit des comédies. Elle a de l'esprit, de l'imagination, une conversation vive et piquante, de la bonté, et elle a été remarquablement aimable pour moi.
Après le dîner, on m'a menée, pour changer ma toilette, dans un très bel appartement, que j'étais tentée de dévaliser, tant il y avait de belles porcelaines de vieux Saxe. La Reine m'a fait chercher. On m'a conduite dans son cabinet, où elle m'a questionnée, à la façon des Princesses. Tout le monde s'est bientôt rassemblé, en toilette de promenade, et on est parti, en calèches, pour une assez longue course. On cultive beaucoup la vigne dans les environs de Dresde. Au sommet des vignes royales, le Roi a fait construire un petit pavillon, qui m'a rappelé celui de la grande-duchesse Stéphanie à Bade. C'était le but de la promenade; la vue y est superbe: à droite, Dresde; en face, l'Elbe et ses riantes rives; à gauche, la chaîne de montagnes qu'on appelle la Suisse saxonne. On a pris le thé dans le pavillon, on a causé assez agréablement, puis on m'a dit adieu, avec toutes sortes de bonnes et aimables paroles. Ma voiture avait suivi, je l'ai reprise, et suis revenue à Dresde à dix heures du soir.
Dresde, 13 juillet 1840.—J'ai été, hier matin dimanche, à la messe dans la chapelle du Château, dont la musique est célèbre dans toute l'Allemagne. C'est le seul lieu où l'on entende encore des chanteurs à la façon de Crescentini et de Marchesi. Cette musique si fameuse ne m'a pas satisfaite; elle était beaucoup trop musique d'opéra, bruyante et dramatique au lieu d'être recueillie. D'ailleurs, ces voix mutilées, malgré leur éclat, ont quelque chose d'aigre et de criard qui me déplaît. Je n'ai jamais pu goûter celle de Crescentini, aux grands succès duquel j'ai assisté, à la Cour de Napoléon.