M. de Blittersdorf m'a dit, chez sa femme, qu'il était effrayé de l'irritation produite, en France, par le silence absolu de la Reine d'Angleterre sur la France, dans son discours de clôture du Parlement. Il m'a dit, aussi, que ce qui avait décidé l'Angleterre à se séparer de la France dans la question d'Orient, était la certitude, acquise dernièrement, des intrigues de M. de Pontois, pour empêcher toute conciliation entre le Sultan[ [130] et le Pacha, et les assurances données à celui-ci de ne pas s'alarmer des rigueurs des Puissances et de continuer ses entreprises, en se fiant au secours de la France. Lord Palmerston se plaint de cette duplicité. D'un autre côté, on prétend que c'est lord Ponsonby qui a empêché la paix entre la Porte et l'Égypte. Bref, c'est un gâchis à n'y plus rien comprendre. Puisse-t-il ne pas s'éclaircir à coups de canon!
Voici l'extrait d'une lettre de M. Bresson, de Berlin, que je reçois à l'instant: «Il m'est survenu, tout à coup, bien de la besogne, et pas des plus agréables. Le mal est grand, et ne sera pas entièrement réparé. Combien de fois je me suis dit: «Si M. de Talleyrand vivait, et qu'il fût à Londres, cela ne serait pas arrivé!» Il serait bien bon aussi qu'il pût être à Berlin, et partout, car je ne réussis que bien imparfaitement à faire entendre raison. C'est cependant la plus sotte transaction des temps modernes, et bien digne de porter les noms de lord Palmerston et de MM. de Bülow et de Neumann. M. de Bülow a agi sans autorisation. On a crié «haro!» sur lui, et puis, pour ne pas faire différemment du plus grand nombre, avec lequel on veut toujours bravement marcher, on a fini par ratifier, à quelque restriction près, son beau chef-d'œuvre. Les quatre Cours m'en diront des nouvelles dans six mois. Méhémet-Ali les enverra promener et attendra leur blocus, qui sera plus ridicule, s'il est possible, que celui de La Plata[ [131], et qui coûtera plus cher. J'espère bien, pour faire pièce à nos amis de Pétersbourg, qu'il ne passera pas le Taurus. Les grands politiques comptaient sur un double effet moral: 1o sur la France; 2o sur Méhémet-Ali, grâce à l'insurrection de Syrie! Voyez comme ils ont bien calculé! Ajoutez à cela l'indignité de la négociation clandestine et de la notification d'un acte signé à M. Guizot, quarante-huit heures après conclusion, et lorsqu'il rêvait tout autre chose, et demandez-vous ce qu'il y a au fond de nos cœurs. Si le bon vieux Roi de Prusse vivait encore, nous n'aurions pas vu ces étourderies. M. de Bülow eût eu la tête lavée; ou, plutôt, M. de Bülow n'eût pas tout pris sur lui. Il a cru flatter et captiver les hommes et les passions qu'a réveillés l'héritage d'un Prince que la Prusse regrettera de jour en jour davantage. Enfin, je suis de fort mauvaise humeur, et je ne prends pas soin de le cacher. Nous savons maintenant, au juste, ce qu'il y a derrière les paroles et les protestations. On saura, j'espère, aussi, ce que vaut le ressentiment de la France.» On retrouve, dans cette sortie, l'impétuosité naturelle de M. Bresson, mais il me semble qu'on peut y voir aussi qu'il y a plus de mauvaise grâce que d'hostilité réelle dans l'action des Puissances, et y puiser quelques espérances pacifiques.
Bade, 19 août 1840.—J'ai reçu, hier, une invitation si pressante de Mme la grande-duchesse Stéphanie d'aller la voir à sa terre d'Umkirch-en-Brisgau, où elle est maintenant, que je me décide à lui faire cette visite, après avoir fini ma cure ici.
J'ai vu mon cousin Paul Medem, qui arrivait de Stuttgart, où il vient de présenter ses lettres de créance, comme ministre de Russie. Il ne croit pas à la guerre, et il le prouve, car il vient de placer deux cent mille francs dans les fonds français.
Bade, 20 août 1840.—J'ai eu une très agréable surprise, en recevant le portrait du Roi de Prusse, accompagné d'une aimable lettre de sa main. Le portrait est d'une parfaite et spirituelle ressemblance, et peint par Krüger.
Mme de Nesselrode m'a amené son fils, qui arrive de Londres. Il a laissé Mme de Lieven absorbée par le grabuge européen, brouillée avec Brunnow, très froide avec lady Palmerston, furieuse de n'avoir pas été mise dans le secret de la signature de la fameuse Convention. C'est elle qui, sans le savoir, a aidé à la mystification de M. Guizot, en lui soutenant qu'il ne pouvait rien y avoir de fait, puisqu'elle l'aurait su. Elle appartient à l'ambassade de France. On la tient et la traite pour telle; les moqueries vont leur train; elle reçoit à l'heure du lunch; au moment où M. Guizot paraît, la porte se ferme, on ne laisse plus entrer personne, et ceux qui sont chez elle s'en vont. Il paraît que sa position est, réellement, ridicule et déplacée, et qu'elle n'est soutenue que par les Sutherland, chez lesquels elle demeure.
J'ai reçu une lettre de Paris, de la duchesse d'Albuféra, qui m'écrit: «Que puis-je vous dire de la guerre? La presse y pousse par tous moyens. Chaque jour, les articles belliqueux, qui remplissent les journaux, exaltent les têtes; on assure, cependant, que le Roi est fort tranquille, et ne croit pas qu'elle aura lieu; mais pourra-t-on contenir le mouvement de l'opinion? On annonce une Ordonnance pour mobiliser la Garde nationale en France. Il faut s'attendre à voir préparer tous les moyens de défense; on n'a pas assez de calme pour juger que c'est ainsi qu'on excite à la guerre; chaque mesure nouvelle augmente l'agitation.
Du reste, je suis convaincue que le gouvernement lui-même ne sait pas ce qui en arrivera. Puisse la diplomatie nous éviter des coups de canon! J'ai été voir Mme la duchesse d'Orléans à Saint-Cloud; elle est bien maigre, mais ne se plaint pas de sa santé. On la rencontre souvent en calèche, dans le bois, Mgr le duc d'Orléans à cheval, à la portière. Mme de Flahaut est à Dieppe, son mari à Paris, dînant souvent chez le Prince Royal. Sa position va être embarrassante dans le procès de Louis Bonaparte.»
Bade, 22 août 1840.—Mon fils, M. de Valençay, qui est retourné à Paris, me mande y avoir vu M. le duc d'Orléans, qui lui a dit: «Il paraît que Thiers et Guizot sont fort en méfiance l'un de l'autre; Guizot, supposant que Thiers voudrait rejeter sur lui la crise actuelle, en laissant soupçonner qu'il n'avait pas bien informé son gouvernement, a envoyé les copies de ses dépêches à ses amis de Paris, qui menacent d'en faire usage, si l'Ambassadeur est attaqué. Le dire de ces amis est donc, que Guizot informait exactement Thiers, mais que celui-ci ne voulait donner ni instructions, ni réponses, avant d'avoir consulté Méhémet-Ali. Il se bornait à mander, à Londres, de ne dire ni oui, ni non. Palmerston, au contraire, voulait mettre Thiers au pied du mur. Thiers, de son côté, disait: «Palmerston veut jouer au fin; je l'enfoncerai» (expression qui paraît avoir passé dans le langage diplomatique!). Enfin, Palmerston, fatigué et impatienté, aurait conclu. On est fort à la guerre. Cependant, Guizot croit encore à la paix, mais il écrit qu'en effet, il suffit d'une étincelle, d'un matelot heurté, pour faire éclater la plus terrible guerre du monde.»
Umkirch, 26 août 1840.—Hier, à moitié chemin de Bade ici, un orage formidable a éclaté, il a fallu nous mettre à l'abri dans une grange; les grêlons tombaient, gros comme des noix; malgré ce retard, je suis arrivée ici à six heures du soir. La Grande-Duchesse avait obligeamment envoyé ses chevaux à ma rencontre à Fribourg. En arrivant ici, M. de Schreckenstein m'a prévenue que j'allais la trouver au lit, où, depuis la veille, elle était retenue par un refroidissement.