La nouvelle grande-maîtresse, Mme de Sturmfeder, une veuve qui paraît avoir cinquante ans, et qui a bonne façon, m'a menée dans sa chambre. Je l'ai trouvée, en effet, assez fiévreuse, mais non moins causante que de coutume, fort contrariée d'être souffrante, et au moins autant de l'arrivée du duc Bernard de Saxe-Weimar, qui lui faisait une visite à l'improviste. Au bout d'une demi-heure, la princesse Marie m'a menée dîner. Le grand salon et la salle à manger sont dans un bâtiment à cent pas du château; rien n'est si incommode; après la pluie, et sans les galoches, il n'y aurait pas eu moyen de s'en tirer.

Je connaissais Umkirch. Il ne me plaisait guère; et il ne me plaît pas davantage maintenant. La maison principale est petite, les chambres sont basses; la mienne, qui est au premier, a cependant une belle vue sur les montagnes.

A dîner, tous les hôtes étaient rassemblés, c'est-à-dire la princesse Marie, le duc Bernard avec son aide de camp, la vieille Walsh, qui, quoique hors de fonctions, est ici en visite, son fils et sa belle-fille, la baronne de Sturmfeder, M. de Schreckenstein, Mlle Bilz, la petite maîtresse de piano bossue, et M. Mathieu, peintre français, qui donne des leçons à la princesse Marie. Après le dîner, je suis rentrée chez la malade et j'y suis restée jusqu'au thé. Elle paraissait vraiment ravie de me voir. Elle est toujours fort anxious de marier sa fille. Elle vient de lui être demandée par le prince de Hohenlohe, mais cela lui paraît trop peu de chose, et il a été refusé. Le vieux grand-duc de Darmstadt voudrait aussi épouser, mais on le trouve trop vieux et trop laid. Enfin, on croit que le prince Frédéric de Prusse, celui de Dusseldorf, ennuyé, fatigué des extravagances de sa femme, va demander le divorce, et qu'il songera alors à la princesse Marie, qui en serait bien aise. Voilà le vœu du moment. On voudrait que j'écrive du bien de la Princesse à Berlin.

On s'intéresse fort peu à Louis Bonaparte, qu'on souhaiterait voir enfermer dans une forteresse.

Mme de Walsh, qui est une amie de l'abbé Bautain, m'a dit qu'il venait d'être appelé à Paris, par M. Cousin et par le nouvel Archevêque. Il paraît qu'on veut créer une Faculté de hautes études théologiques, et mettre M. Bautain à la tête. C'est, assurément, un homme de beaucoup d'esprit et de talent, mais il est à peine réconcilié avec Rome; il a la tête ardente, c'est un esprit ambitieux, longtemps en querelle avec son Évêque; il n'a pas cette soumission de doctrine, si inhérente au catholicisme, et qui en a fondé si essentiellement la durée. Ce choix soulèverait donc quelque défiance dans le clergé, et peut-être pas sans raison. Je saurai le vrai dans tout cela, à Paris, par l'abbé Dupanloup.

Le duc de Saxe-Weimar, sous une enveloppe assez lourde, ne manque ni de bon sens, ni de savoir; à mon grand étonnement, je l'ai trouvé fort orléaniste, professant un attachement extrême pour Mme la duchesse d'Orléans, sa nièce, pour laquelle il m'a confié une lettre. Il est très anti-russe et anti-anglais, au point de dire que si la guerre éclate, le Roi des Pays-Bas doit faire cause commune avec la France. Il est, en ce moment, en disponibilité, et s'est provisoirement établi à Mannheim, d'où il a grande envie de faire un voyage à Paris.

La Grande-Duchesse et la princesse Marie étaient fort au courant des cadeaux et de la corbeille donnés par la Russie à la princesse Marie de Hesse. L'Empereur lui a donné deux rangs de perles fermés par un saphir, estimés deux cent mille francs; l'Impératrice un bracelet analogue; le Grand-Duc, son fiancé, son portrait entouré de diamants, et un parasol incrusté d'émeraudes et de perles, les cartes de l'Empire de Russie et les vues de Pétersbourg, bien reliées; et enfin le cadeau laissé par le testament de feu l'Impératrice Marie à la femme à venir de son petit-fils, une Sévigné de trois pièces, chacune si énorme que c'est comme une cuirasse.

Lunéville, 27 août 1840.—J'ai quitté Umkirch ce matin. J'ai mis quatorze heures pour faire un assez long chemin que le passage des montagnes allonge beaucoup. J'ai traversé les Vosges au col du Bonhomme. Beaucoup de fabriques et d'usines donnent de la vie et du mouvement à la contrée qui est, parfois, très gracieuse et animée. La végétation est mesquine et les montagnes trop uniformes dans leurs contours.

Vitry-sur-Marne, 28 août 1840.—Partie ce matin à sept heures de Lunéville, je me suis arrêtée deux heures et demie à Nancy, et j'arrive encore ici à dix heures du soir, cela s'appelle bien aller!

Ay, 30 août 1840.—Hier, en venant ici, je me suis arrêtée à Châlons où j'ai rencontré M. de La Boulaye qui s'y trouvait pour la session du Conseil général. J'ai été bien aise de le voir. C'est un homme aimable, par le caractère autant que par l'esprit, et chaque jour je fais encore plus de cas de l'un que de l'autre. Il m'a raconté Paris, qu'il venait d'apprendre par M. Roy, arrivant tout droit de la grande Babylone pour présider le Conseil général de la Marne. La veille de son départ de Paris, il avait vu le Roi, qui, en lui parlant des questions du jour, lui avait dit: «Thiers me pousse à la guerre, je lui réponds: Je veux bien, mais il faut pour cela convoquer les Chambres. A cela, il réplique: Nous ne tirerons rien de cette Chambre-ci, il faut la casser.—Oh! quant à cela, mon cher Ministre, non, je prends la Chambre telle qu'elle est, et je m'en arrange.»