J'ai reçu une lettre de Potsdam, en date du 30 novembre, dont voici l'extrait: «Notre excellent Souverain a porté l'empreinte de la tristesse, pendant les jours de la maladie et de la mort du comte de Brandebourg, pendant la chute de Radowitz, pendant les vives discussions avec le Prince de Prusse, pendant la résolution de mobiliser l'armée. Il a montré un éloignement violent contre le parti Gerlach[ [255] et contre M. de Manteuffel, et une irritation des menaces insultantes de la Russie d'occuper les provinces de l'Est, comme on occupe la Hesse. Puis, après de fort cruels débats intérieurs, la sérénité du Roi est revenue en regard des idées d'arrangements pacifiques, retour presque affectueux vers M. de Manteuffel; résolution prise de l'envoyer s'aboucher avec le prince de Schwarzenberg. Le Roi espère conserver la paix.»

Je reçois, en outre, une autre lettre qui me dit ceci: «La Cour de Russie a notifié officiellement aux autres Cours sa stricte neutralité dans les affaires purement allemandes, ce qui ne s'applique pas à l'affaire du Holstein. A ce sujet, elle a fait cette réserve que, si une Puissance prétendait empêcher le passage des troupes fédérales, elle s'opposerait, à main armée, à une telle prétention. Les Cabinets de Londres et de Paris ont reconnu les mêmes droits au Danemark, et se sont engagés à laisser faire la Russie. Le Roi de Danemark a demandé à l'Empereur Nicolas douze mille hommes; l'Empereur a répondu qu'il lui en enverrait cent vingt mille.»

Sagan, 5 décembre 1850.—Voici quelques détails qui me sont mandés de bonne source: le baron de Manteuffel est arrivé le jeudi 28 novembre, à cinq heures du soir, à Olmütz. La conférence entre lui et le prince Schwarzenberg commença aussitôt; elle dura jusqu'à minuit et demi. Cette première conversation n'avait conduit à aucun résultat et Manteuffel avait déclaré son intention de partir une heure après, par le train de nuit. Le prince Schwarzenberg ne fit pas le plus léger essai pour le retenir; au contraire, il sonna et donna ordre qu'on préparât les voitures pour reconduire le Baron au débarcadère. Ce fut alors que M. de Meyendorff s'interposa, en sollicitant des deux champions diplomatiques la tentative d'une nouvelle entrevue pour le lendemain. Schwarzenberg et Manteuffel y consentirent, et le lendemain la conférence s'ouvrit à 9 heures du matin et se prolongea jusqu'à 5 heures du soir. Le premier, qui, la veille au soir, avait parlé sans ménagement aucun de la politique équivoque de la Prusse, à tel point que M. de Manteuffel se vit obligé de lui déclarer qu'il ne pouvait continuer à entendre un tel langage, se montra infiniment plus mesuré et plus accessible le lendemain matin, et enfin la conférence conduisit au résultat suivant: la Prusse occupera en Hesse sa route d'étapes militaires, tout en permettant aux troupes autrichiennes de l'employer pour la pacification du pays; Cassel aura une garnison mi-partie autrichienne, mi-partie prussienne; les affaires intérieures de la Hesse seront réglées par deux commissaires, l'un nommé par la Prusse, l'autre par l'Autriche. La question du Schleswig sera également traitée par deux commissaires de chacune des grandes Puissances; le Danemark et le Holstein seront requis de diminuer leurs forces militaires des deux tiers. Si, pour obtenir ce résultat, il était nécessaire de mettre en mouvement une force armée, l'Autriche déclare se désintéresser de la question de savoir quelle sera la Puissance chargée de cette opération; elle laisserait la Prusse s'en occuper seule, ou en charger une des autres Puissances de la Confédération germanique. Quant aux intérêts généraux de l'Allemagne, ils devront se traiter dans des conférences libres tenues à Dresde. Le prince Schwarzenberg ne s'est pas expliqué clairement sur les bases d'après lesquelles il entendrait que ces intérêts fussent fixés, mais il a consenti à ce que, pendant les conférences de Dresde, l'activité de la Diète de Francfort restât suspendue. De plus, il a été stipulé que la Prusse donnerait l'exemple du désarmement, mais que le moment où ce désarmement commencerait dépendrait de la volonté du Roi de Prusse. Ce dernier article est, je crois, tenu particulièrement secret. Le Roi s'est montré très satisfait de ces résultats. Cependant, il n'a pas pu s'empêcher de dire tout haut, à sa table, que Manteuffel n'avait obtenu que ce que Radowitz, le plus allemand de ses Ministres, avait demandé.

L'ardeur, la violence des discussions ont été grandes dans les Chambres prussiennes. Elles ont eu pour résultat l'ajournement jusqu'au 3 janvier. L'embarras parlementaire sera sur la question d'argent. Les Chambres voudront-elles voter l'argent qu'on a dépensé en préparatifs devenus inutiles? On est disposé à croire que non. On parle d'un appel direct du Roi à la bourse et à la bonne volonté de ses sujets. Nous allons voir ce que la rentrée des Députés dans leurs provinces produira dans le pays pendant ce mois d'ajournement. Il se passera probablement à intriguer en tout sens, à exciter les esprits, à les monter, ce qui, se compliquant de sacrifices d'argent qu'on représentera comme faits en pure perte, pourra provoquer de fort mauvaises scènes. C'est donc une nouvelle phase dans laquelle on entre.

Sagan, 9 décembre 1850.—Les regards se tournent pour l'instant vers Dresde. Dans cinq jours, les Conférences doivent s'y ouvrir, et il est bien urgent pour ces pauvres provinces, rongées par la concentration des troupes, que le désarmement s'opère vite; on ne peut soutenir plus longtemps le pied de guerre, qui, en ne se déversant pas sur le pays ennemi, les ruine littéralement.

Sagan, 11 décembre 1850.—Le comte Stolberg, fils de l'ancien Ministre, stationné dans un hameau du voisinage et arrivant de Berlin, est venu hier dîner et passer la soirée ici. Il est fort au courant de ce qui se passe à Sans-Souci. Il m'a assuré qu'on y était décidé à pousser les choses à bout avec les Chambres, si elles ne se montraient pas sages à leur rentrée. Il y aurait alors dissolution, et comme, avec la détestable loi électorale qui nous régit, une meilleure Chambre ne serait pas probable, on pense à modifier cette loi par un coup d'État ou à se passer entièrement des Chambres, par une dictature momentanée, ou bien un appel au peuple. J'avoue que je doute fort que l'on possède l'énergie suffisante pour mener les choses d'un tel train, et cependant, je conviens qu'elles sont arrivées au point où il faut passer sous le joug impitoyable de la démocratie ou l'attaquer par les cornes.

Sagan, 18 décembre 1850.—Les Conférences de Dresde ont été ajournées au 23 et on ne songe au désarmement sérieux que selon leur résultat. Le pied de guerre continue, ce qui est une ruine dévorante. On dit aux gens qui se plaignent que pour négocier efficacement il faut le faire en armes. Cependant, pour assoupir l'Autriche, on fait dire dans les gazettes que le désarmement s'effectue, ce qui n'est vrai que dans une extrême petite proportion.

Sagan, 22 décembre 1850.—De Berlin, j'apprends que le Cabinet s'est complété et fortifié d'éléments conservateurs, ce qui est un bon signe; mais il m'en faudra douze, comme ceux du zodiaque, pour me donner confiance dans ce consistency[ [256].

Berlin, 28 décembre 1850.—Les nouvelles de Berlin sont tout à la paix. Schwarzenberg y est reçu avec beaucoup de distinction, et cependant les troupes restent sur le pied de guerre. Les officiers disent maintenant que c'est pour réduire, d'accord avec la Russie et l'Autriche, les petits États récalcitrants qui voudraient s'appuyer sur la France. Nous verrons.