Sagan, 13 novembre 1850.—Voilà que le premier choc entre les Prussiens et les Austro-Bavarois a eu lieu, auprès de Fulda[ [250]. La gazette officielle ou ministérielle, Die Deutsche Reform, qui paraît deux fois par jour à Berlin, m'a apporté hier cette nouvelle, ajoutant que ce sont les Prussiens qui avaient tiré les premiers, que les Autrichiens n'avaient pas même leurs armes chargées, aussi que plusieurs avaient été blessés sans se défendre; que le tout reposait sur un malentendu, qu'après cette escarmouche, le général prussien de Grœben s'était replié en deçà de Fulda. Le tout est précédé d'un leading article plutôt pacifique. En attendant, il paraît que Bernstorff s'est, à la vérité, rendu à Berlin, mais uniquement pour refuser la tâche ministérielle qu'on lui destinait. Le tohu-bohu est complet. Depuis que les fanfares guerrières sonnent, chacun est absorbé par les pensées, les prévisions, les arrangements qu'une pareille préoccupation fait naître. Je suis cependant décidée à ne point bouger d'ici; je crois qu'abandonner ses foyers au jour du danger est une mauvaise mesure, dont on a presque toujours motif de se repentir.
Sagan, 15 novembre 1850.—Mon beau-frère est revenu hier de Berlin, où il avait laissé tout le monde à la paix. Le Roi avait fait chercher le Ministre d'Autriche. L'explication a été longue, vive d'abord, douce ensuite; on s'est quitté réciproquement satisfait. Dieu veuille que de cet éclaircissement il ne résulte que du bien, et que de nouveaux nuages ne viennent pas troubler l'horizon. Radowitz a tellement monté le Prince de Prusse que celui-ci, dans le Conseil tenu au retour du comte de Brandebourg, de Varsovie, dans lequel il avait prêché la paix, l'a accusé, en termes violents, de perfidie envers sa patrie. Le pauvre Comte a été tellement sensible à ce reproche qu'on croit généralement qu'il en est mort. Tant il y a que, dans son délire, cette scène lui revenait sans cesse et lui causait la plus grande agitation. Cela fait souvenir de la scène que le Dauphin fit au maréchal Marmont à Saint-Cloud au mois de juillet 1830.
L'Autriche consent à ne regarder l'échauffourée près de Fulda que comme un simple hasard, à n'y attacher aucune idée de préméditation. De part et d'autre, il semble qu'on veuille entrer dans une voie pacifique et que l'Autriche a le bon sens de se prêter à tout ce qui mettra l'amour-propre prussien à l'abri, dans cette reculade obligée. Les Autrichiens sont décidés à envoyer vingt-cinq mille hommes en Holstein-Schleswig pour en finir. Le point le plus ardu entre Vienne et Berlin, c'est le Hanovre, c'est-à-dire que l'Autriche veut que le Hanovre donne passage à ses troupes, et qu'à Berlin on ne veut pas que le Hanovre l'accorde. Je crois qu'il ne reste plus que ce point-là qui pourrait rejeter dans les angoisses de la guerre.
Je suis bien curieuse de l'impression que vous aura faite Mme Swetchine[ [251]. Elle est vieille, laide, spirituelle, instruite, aimable, insinuante, fort propre au métier qu'elle fait depuis trente ans. Je suis toujours étonnée que les vrais dévots, qui devraient, ce me semble, n'en avoir jamais fini avec leur propre conscience, trouvent tant de loisirs pour s'évertuer sur celle des autres.
Sagan, 18 novembre 1850.—Les chances sont pour la paix depuis plusieurs jours; il paraît que les Conférences qui doivent régler le sort de l'Allemagne s'ouvriront au 1er décembre à Dresde, et que c'est la Russie qui se charge de la garantie que réclament simultanément l'Autriche et la Prusse, que le désarmement effectué par l'une de ces puissances se fera en même temps que celui de l'autre[ [252]. Néanmoins, il ne faut pas renier absolument toute possibilité de guerre. Ainsi, l'élément démocratique, assez vivace dans les Chambres qui s'ouvrent le 21, les ambitions personnelles de gens qui n'appartiennent pas à ce parti, mais qui ont la niaiserie de croire qu'en hurlant la guerre avec lui, ils sauront après le museler; les haines personnelles, les vanités ridicules, les patriotes niaisement amoureux de la gloire et de ce qu'on appelle, fort mal à propos, l'honneur national, tout cela est en jeu, et Manteuffel est tout seul pour soutenir la lutte. On l'accuse déjà d'être vendu à la Russie, à l'Autriche! Peut-être les forces militaires que la France, d'après les gazettes, envoie sur les bords du Rhin donneront à réfléchir.
Sagan, 29 novembre 1850.—Le Ministre Manteuffel a quitté Berlin hier, pour avoir à la frontière (à Oderberg) un rendez-vous avec le prince Schwarzenberg[ [253]. Il est à supposer que cette entrevue aura une issue pacifique. On disait aussi que les Chambres seraient prorogées. Quelque solution qui puisse arriver, il faut que chacun s'y prépare.
Sagan, 1er décembre 1850.—Tous les chemins de fer sont envahis par des transports de troupes; et cependant, malgré ce bousculis militaire qui va en augmentant, on parie encore pour la paix. Le baron de Manteuffel a passé, il y a peu d'heures près d'ici, par un train extraordinaire, retournant à Berlin. C'est dans ce wagon que roulent nos destinées[ [254]. M. de Meyendorff était présent à l'entrevue; sa présence aura sans doute été d'un grand poids, et d'un poids utile dans la balance. On vient aussi de me dire que l'Électeur de Hesse aide à la simplification, en déclarant ne vouloir plus de secours autrichiens, ni prussiens, se croyant capable de soumettre, avec ses propres forces, ses sujets.
La cour du château est toute pleine de caissons, de chariots, de chevaux; le château est rempli d'officiers supérieurs, les communs de soldats; c'est un tohu-bohu incessant; les tambours battent, les trompettes sonnent, et cependant, tout cela n'est peut-être qu'une parade militaire, en définitive ridicule et onéreuse!
Sagan, 3 décembre 1850.—Les lettres et les journaux de France nous manquent depuis plusieurs jours, ce qui est dû, sans doute, aux mouvements des troupes, qui envahissent, retardent, désorganisent toute régularité et sûreté dans les chemins de fer. Ce dérangement dans les communications écrites est une des disgrâces les plus sensibles pour moi, dans ce moment, qui, à tous égards, est bien sérieux, car ma maison vient d'être le théâtre d'une tragédie. Un des officiers supérieurs, homme de mérite, estimé dans l'armée, riche, considéré, après un dégoût dans le service, s'est brûlé la cervelle. Quelques heures avant, il avait dîné chez moi et rien n'annonçait une aussi fatale résolution. Il a laissé un écrit dans lequel il explique les motifs de cette action, et prend les différents arrangements qu'il désire. Il m'y offre l'hommage de sa reconnaissance pour mon bienveillant accueil et demande pardon de l'acte qu'il va commettre sous mon toit hospitalier. Cet événement nous a tous saisis. On vient d'enterrer ce pauvre homme. Toute la troupe le regrette. Les obsèques, quoique sans honneurs militaires à cause du suicide, ont été honorées par les larmes de tous ceux qui avaient servi avec et sous le défunt.
Nous saurons aujourd'hui comment les Chambres auront accueilli l'arrangement combiné entre Manteuffel et Schwarzenberg; elles ont dû s'en occuper hier. Les dispositions étaient orageuses, hostiles, et, en tout cas, le combat aura été vif. M. de Ladenberg avait offert sa démission, ne voulant de la paix à aucun prix. Si les Chambres se montrent trop ingouvernables, aura-t-on le courage de les dissoudre et d'user librement du droit de paix et de guerre que la Constitution assure au Roi? Ou bien fléchira-t-on devant les hurlements de la démocratie et de ses dupes, qui remplissent les Chambres prussiennes? That is the question. On peut parier avec autant de vraisemblance pour ou contre, tant il y a peu à compter sur une marche suivie, franche, conséquente, là où les résolutions définitives se prennent.