La Reine des Belges se meurt[ [247]. Pauvre Reine Marie-Amélie, vraie mère de douleur!
Berlin, 15 octobre 1850.—Politiquement, l'horizon berlinois n'est pas éclairci, seulement les choses en sont venues à un point si critique que, nécessairement, il faut que d'ici à bien peu de semaines les nuages se dissipent, soit par un rayon de soleil partant de Varsovie[ [248], soit par la détonation des bouches à feu. Tout se décidera au pied de l'Autocrate. M. de Brandebourg s'y rend demain; il y conduit sa femme, amie d'enfance de l'Impératrice, avec laquelle elle est restée liée. On compte ici beaucoup sur les effusions et émotions féminines, auxquelles le cœur marital de l'Empereur n'est pas insensible. Le prince Schwarzenberg arrive le 20 à Varsovie, l'Empereur d'Autriche y sera deux jours après. Ici, le Corps diplomatique est satisfait de voir Radowitz au Ministère, parce que son rôle derrière les coulisses lui paraissait plus fatal encore. On croit qu'il reculera devant la responsabilité officielle de ses actes; on espère qu'il sera effrayé du compte rendu qu'il devra aux Chambres. En tout cas, on saura plus tôt et plus nettement à quoi s'en tenir, et tout semble valoir mieux que l'état de suspension dans lequel l'Allemagne s'use en tous sens.
Sagan, 22 octobre 1850.—Mme Mollien me mande que la sainte Reine Marie-Amélie, après la mort de sa fille, a dit: «Je ne suis plus en ce monde que pour envoyer des âmes à Dieu.» Elle ne s'occupe plus du tout d'elle-même, le plus ou moins de malheurs ne lui fait rien; elle ne songe uniquement qu'à consoler, à encourager et à fortifier ceux qui l'entourent. C'est vraiment une sainte.
Humboldt me mande qu'il a vu Salvandy un moment, ravi de Frohsdorff et irrité contre Claremont.
Sagan, 26 octobre 1850.—Tant que durera la réunion de Varsovie, on ne pourra pas se faire une idée bien nette de ce qui s'y résoudra. On y a extrêmement fêté Brandebourg et Paskéwitch.
Le général Changarnier est, je crois, depuis longtemps tout voué à Mme la Duchesse d'Orléans. Elle a mis, dès les premiers jours de son exil, un soin particulier à le gagner par une correspondance adressée à une tierce personne, mais dédiée au général, qui la lisait régulièrement. La Princesse a réussi ainsi à le captiver, et on peut tenir pour certain qu'il est orléaniste pur. Les succès de Salvandy à Claremont et à Frohsdorff ne signifient rien, tant que Mme la Duchesse d'Orléans ne se soumet pas sincèrement à la fusion; tant qu'elle pourra s'appuyer sur Thiers et qu'elle croira pouvoir compter sur Changarnier, elle se tiendra à part, malgré la mort de la Reine des Belges qui lui enlève son principal appui dans sa famille. J'ai eu l'honneur de lui adresser par écrit mon compliment de condoléance sur cette perte. Elle l'affecte bien plus que celle de son beau-père, qui, au fait, ne lui a rien fait du tout. Dans le fond, je suis presque tentée de croire que la Reine Marie-Amélie elle-même est bien plus navrée encore de la perte de sa fille que de celle de son époux, dont elle devait être bien souvent embarrassée depuis le 24 février 1848.
Sagan, 4 novembre 1850.—Les gazettes d'hier nous donnent une nouvelle importante: la démission, offerte et acceptée, de Radowitz, après un long Conseil tenu à la suite des échos de Varsovie. Cette retraite met le vent à la paix; Dieu veuille qu'il y reste! Si Radowitz, Bunsen et Arnim le boiteux, étaient restés hors du Conseil du Roi, on aurait évité bien des fautes et des calamités. Je crains toujours Bunsen, qui, réuni à lord Palmerston, ne peut être que mischievous[ [249].
Sagan, 6 novembre 1850.—Nous sommes ici battus par une tempête qui, depuis plusieurs jours, menace de nous jeter à bas. A Berlin, ce sont d'autres orages qui mettent chacun en émoi: la retraite de Radowitz, que je ne regarde point encore, hélas! comme positive; la maladie grave, peut-être mortelle de Brandebourg, la retraite de Ladenberg, l'appel de Bernstorff, l'humeur du Prince de Prusse, l'agitation du Roi, le manque d'équilibre dans toutes les directions, les Chambres s'assemblant le 21, tout cela, avec les armements qui continuent, ici et en Autriche, en voilà beaucoup à la fois; tous les esprits en sont atterrés ou en fièvre.
Sagan, 8 novembre 1850.—On passe ici de fort mauvais jours. Au moment où le comte de Brandebourg faisait prévaloir les voies pacifiques, il tombe malade et meurt. Radowitz va, à la vérité, à Erfurt, mais Ladenberg rentre au Conseil, et l'ordre de mettre tout sur le pied de guerre se publie. Le chemin de fer prussien de Kosel a ordre de ne plus servir à conduire les troupes autrichiennes de Cracovie à Troppau. Bernstorff, qu'on avait appelé à Berlin pour y remplacer Radowitz, reçoit l'ordre de ne pas venir, et Erfurt est bien près de Sans-Souci! A Dresde, il y a joie de la probabilité de guerre, car on y espère reconquérir les parties saxonnes démembrées en 1814 au profit de la Prusse. La Silésie sera la première province envahie par les Autrichiens ou occupée par les Cosaques. Le comte de Brandebourg est mort des suites des agitations des deux dernières années, des scènes très vives qu'il a eu à subir à Varsovie, de la discussion très orageuse qui s'est passée au Conseil lors de son retour, et enfin d'un refroidissement qui a suivi cette bourrasque, vu, qu'ayant été réveillé la nuit par une dépêche importante, il s'est levé pour y répondre; le frisson l'a pris aussitôt; une fièvre gastrique, nerveuse, mêlée de goutte, l'a emporté; l'émétique a été donné et une saignée a été faite mal à propos, dit-on; c'est possible, mais les médecins ne me paraissent être que les agents de la Providence; ils guérissent ou ils tuent, selon que la tâche du malade est plus ou moins remplie. Cette mort enlève au Roi un de ses serviteurs les plus honnêtes, les plus désintéressés. Il y a une fatalité visible dans tout ce qui se passe ici, qui jette l'effroi et la consternation dans tous les esprits.
Sagan, 11 novembre 1850.—Chaque heure nous rapproche d'une solution sanglante. On croyait toucher à la paix, et voilà que, tout à coup, l'armée est mise sur pied de guerre; toute la landwehr est appelée sous les drapeaux, ce qui jette la plus grande perturbation dans l'administration civile, dans l'agriculture, dans l'industrie, et frappe chacun dans sa vie privée. Plusieurs de mes employés, de mes domestiques, de mes gardes forestiers sont obligés de marcher. Les chevaux sont requis, mon écurie est, à cette heure même, décimée. On écrit de Berlin que la guerre n'est pas encore inévitable, mais chaque heure la rend plus probable. Et pourquoi, grand Dieu? Parce qu'à force de bravades, de gasconnades et de mauvaises ruses, on s'est enfin pris dans ses propres filets. La semaine ne se terminera pas sans une solution définitive. Dieu veuille faire souffler un vent pacifique sur ces parages!