Vienne, 25 août 1850.—Le chapitre des folies humaines est interminable. Voici le Roi de Danemark qui y ajoute un drôle d'alinéa par son ignoble mariage morganatique; hier, le télégraphe a apporté ici la nouvelle de son abdication[ [243].

J'ai reçu force lettres aujourd'hui de tous les côtés: de Mme de La Redorte, des Pyrénées, où elle me semble prendre l'ennui pour de la tristesse; c'est cependant bien différent. Mme Mollien m'écrit de Claremont qu'elle va bientôt retourner en France; elle me paraît croire à une assez prompte fin de Louis-Philippe; il est à bout de lui-même. On voulait le faire aller à Richmond; la Duchesse d'Aumale a fait une fausse couche, ce qui a retardé le déplacement. Il paraît que déjà chaque membre de la famille se demande ce qu'il aura à faire; quelle route on aura à suivre, quel parti à prendre lors de la disparition de ce vieux chef, devenu, dit-on, d'une irritabilité que sa faiblesse physique seule égale. Triste fin d'une carrière pleine de contrastes, sur l'ensemble de laquelle l'histoire prononcera probablement un arrêt sévère. Quand on prend la place d'un orphelin, encore faut-il savoir s'y maintenir, ou périr en la défendant. La Reine Marie-Amélie est, dit-on, plus sainte, plus forte, plus résignée, plus admirable que jamais.

Ici, on parle peu politique. La révolution même n'y a pas tué un certain commérage frivole, qui ne manque pas d'une certaine grâce quand on n'en use pas trop longtemps. Cependant, on est assez satisfait de la vigueur inusitée que le Cabinet de Dresde déploie depuis quelques semaines, et qu'on reporte au Ministre comte de Beust, qui procède fort énergiquement, et qui vient d'un coup d'expulser vingt professeurs gangrenés de l'université de Leipzig[ [244].

J'ai visité hier le palais Lichtenstein, si fabuleux pour sa magnificence. Je trouve cependant que, quels que soient les revenus, mettre 80 000 florins à un seul lustre est impardonnable. Il y a cependant bien plus à admirer qu'à blâmer dans cette belle création du luxe moderne.

Vienne, 31 août 1850.—Il se répand ici que le Roi Louis-Philippe est mort. Je n'ai point appris encore si cette nouvelle est fondée ou non[ [245]. Vienne, malgré les catastrophes des dernières années, est singulièrement peu entrée dans la vie politique, et le Prater, et le spectacle et le commérage y dominent, à peu près comme par le passé. J'ai été revoir Saint-Étienne, qui me fait toujours une grande impression; j'ai été aussi faire une petite station à la gracieuse et singulière église de Maria-Steig, attenante au couvent des Ligoriens, dont la Révolution de 1848 les a chassés.

Sagan, 5 septembre 1850.—J'ai fait une tournée par Dornbach, qui appartient à la princesse Lory Schwarzenberg, Felsberg et Eisgrub aux Lichtenstein. La princesse Lory Schwarzenberg fait fort agréablement les honneurs de son élégante villa, dont la situation et la vue sont charmantes. Felsberg est un établissement d'hiver, clos, chaud, abrité, un peu triste; il y a beaucoup de place, mais les proportions des pièces ne sont pas bonnes, le jardin insignifiant; il y a une belle chapelle, une jolie salle de spectacle, beaucoup de portraits de famille, quelques vieux meubles de formes et de dates curieuses. L'appartement surtout du Prince Eugène de Savoie, qu'il habitait lorsqu'il venait chasser chez son ami, le prince Lichtenstein, voilà ce qui m'a le plus frappée. Eisgrub est élégant, soigné, gai, avec un grand parc qui se perd dans les bois, dans une contrée couverte d'étangs, peuplée de gibier de toute espèce. Les haras, les écuries, le manège, tout est soigné à l'anglaise.

Il a failli nous arriver un gros accident sur le chemin de fer. Il faisait obscur; un cheval de paysan s'était échappé, et couché en travers des rails; le train lancé a passé par-dessus, écrasé l'animal; il en est résulté un tel choc que dans notre wagon, nous avons été jetés d'un côté à l'autre de notre cage. Il a fallu s'arrêter, chercher des secours, mais enfin nous nous en sommes tirés sans autre catastrophe, sauf la peur qui a été grande.

Sagan, 12 septembre 1850.—Je suis bien aise pour Mme la Duchesse d'Orléans que les gazettes aient menti une fois de plus, en disant qu'elle avait mandé Thiers auprès d'elle.

Les journaux racontent une scène hideuse, qui serait arrivée à Londres contre le général Haynau, et qui ne cadre guère avec l'hospitalité tant vantée de la grande Albion[ [246].

Sagan, 16 septembre 1850.—Je viens de recevoir une lettre de M. de Salvandy, du 10, datée de la Haye. Il m'annonce qu'il se rend en mission de Londres à Frohsdorff. D'après sa lettre, je dois croire qu'il est assez avancé dans la négociation, dont il paraît s'être officieusement ou officiellement chargé, je ne puis trop, dans une rédaction entortillée, déchiffrer lequel des deux.