Münich, 10 août 1850.—J'ai continué hier à explorer les curiosités de Münich. J'ai été visiter le Trésor, les grands appartements du Château, la Salle des Beautés qui ne sont guère belles et qui ont surtout l'air d'être tirées du Journal des Modes. Les belles statues de Schwanthaler dans la Salle du Trône m'ont fait grand plaisir. J'ai été, du Château, visiter la Taverne des Artistes; ils s'y réunissent tous les soirs, pour y trinquer et y deviser ensemble sur l'art et les inspirations de leur génie; cette taverne, ils se la sont arrangée dans un style à part, qui rappelle les corporations du quinzième siècle; chaque artiste a contribué, par son talent, à la décoration de ce local, qui est dans de petites proportions, mais dont l'aspect est fort original; les gobelets, avec les noms et les signes de chacun, y sont rangés en bon ordre avec des ornements moulés et modelés sur leurs dessins; les noms de Cornélius, Kaulbach, Schwanthaler, etc., se lisent sur plus d'un objet. C'est vraiment fort intéressant. J'ai été aussi visiter le potier et le ferblantier qui fabriquent les cruches et gobelets à bière fameux en Bavière; les formes les plus originales s'y rencontrent, il y en a de gracieuses, il y en a de burlesques. La Chapelle dédiée à tous les Saints, attenante au Château, n'a pas passé inaperçue; elle est belle, riche, noble, un peu orientale, et semble avoir été construite et ornée sous l'inspiration de Saint-Marc de Venise. Nous nous sommes ensuite fait conduire en calèche hors la ville, sur la October-Wiese, au milieu de laquelle s'élève le grand monument de la Bavaria, statue colossale en bronze par Schwanthaler, entourée de trois côtés par une magnifique colonnade en marbre, que la statue domine de trente pieds. Les échafaudages ne sont pas encore enlevés, mais ce qu'on en voit est gigantesque. Le temps étant beau, nous avons poussé deux lieues plus loin, du côté où l'Isar s'échappe des montagnes pour arroser la plaine de Münich. Un joli bois nous a conduites au pied d'un castel gothique, que Schwanthaler venait d'achever quand la mort est venue l'abriter mieux encore.

Aujourd'hui la Glyptothèque, la Bibliothèque et le charmant palais des Wittelsbach[ [240] (résidence d'hiver du Roi Louis et de la Reine Thérèse, qui n'a été étrennée que l'hiver dernier) ont eu notre visite. Nous voulons encore aller à la Pynacothèque, à l'atelier de Schwanthaler que son cousin conserve avec scrupule, et qu'on dit intéressant. Ce soir, j'irai entendre un bout de la Norma, puis Münich sera clos pour moi. Mon attente a été surpassée, ma curiosité satisfaite, et ma personne fatiguée.

Salzburg, 16 août 1850.—Je suis arrivée avant-hier ici, en traversant le plus beau pays, le plus fertile, le plus pittoresque, par un temps charmant. Je vais m'enfoncer davantage dans les montagnes qui renferment Ischl. J'ai vu la Cathédrale, le Nonnenberg, avec sa vieille église et son noble couvent, la forteresse sur son inaccessible rocher, les salles qu'on y restaure. J'ai été visiter Aigen, où le cardinal Schwarzenberg aimait à se reposer, et dont il ne s'est séparé qu'il y a dix jours, non sans d'amers regrets. J'ai vu le château de Mirabelle, celui de Heilbrunn, l'élégant et curieux Anif, et enfin le cimetière de Saint-Pierre, qui a un caractère si original.

Ischl, 17 août 1850.—La station que je fais ici ne me plaît pas trop. Ce n'est pas que le lieu ne m'ait paru joli en arrivant, que l'air de ses montagnes élevées et abritées si bien du nord ne doit être excellent, mais Ischl est plein de monde, et malheureusement du monde de connaissance, de ce genre de monde qui oblige.

On me mande de Paris qu'il y a un flot de légitimistes qui se rendent à Wiesbaden pour y voir le Comte de Chambord, et entre autres M. de La Ferté, gendre de M. Molé, qui y aurait été spécialement mandé par le Prince.

J'ai vu Louise Schœnbourg, beaucoup plus calme sur la politique, plus équitable pour son frère Félix Schwarzenberg, mais craignant que le Ministre Bach ne soit un traître qui creuse un précipice sous les pieds de son frère. Ce Ministre Bach est du reste l'objet de l'exécration, d'abord des grands seigneurs autrichiens, mais aussi de tous les propriétaires, à quelque catégorie qu'ils appartiennent. La comtesse Schœnbourg, grande-maîtresse de l'Archiduchesse Sophie, est venue m'apporter l'invitation de dîner demain chez Son Altesse Impériale. Comme c'est le jour de naissance de l'Empereur, il y aura dîner de famille, et je les verrai tous, ou à peu près tous réunis.

Ischl, 19 août 1850.—On m'écrit de Berlin qu'on a eu à Potsdam les attentions les plus flatteuses, les égards les plus marqués pour M. le Duc de Bordeaux, dont chacun aussi est resté très enchanté[ [241]. Le général Haynau a partagé avec Mlle Rachel la curiosité du public[ [242]; le général enviait les applaudissements de l'actrice; on dit que cette concurrence a offert des scènes assez comiques. On s'est, du reste, lassé bien plus vite de la vanité militaire que de celle des coulisses.

Au dîner, hier, chez l'Archiduchesse, excepté la Famille Impériale et le service obligé, il n'y avait que moi. Le jeune Empereur a une tournure très élégante; son frère Max, mon voisin à table, est très causant, spirituel et agréable; tous les vieux Archiducs très polis; l'Archiduchesse Sophie, comme toujours, extrêmement attrayante et agréable. On a bu à la santé de l'Empereur, on a tiré le canon, la musique militaire a joué l'air national, qui a été aussitôt entonné par la population assemblée sous le balcon. A la nuit, la cime des montagnes et la ville se sont illuminées des feux de réjouissance; c'était d'un effet charmant.

Ischl, 21 août 1850.—Je reviens d'Aussée où l'établissement de la famille de Binzer et de Zedlitz est une véritable idylle; beau site, fraîches prairies, lac pittoresque, ombrages touffus, maison élégante, simple, commode sous forme rustique. La mère, les filles conduisent un petit domaine rural que le père cultive lui-même, tandis que Zedlitz fait des vers, que l'armée d'Italie et celle de Hongrie lui envoient des adresses et des vases d'or. Un fils dessine à ravir, deux de ses amis sculptent et peignent, le tout pour embellir cette agreste demeure, sur les murs de laquelle des fresques fort gracieuses rappellent les scènes principales des poèmes de Zedlitz. Le soir, jeunes et vieux naviguent sur le lac en chantant des tyroliennes, des ballades allemandes, des romances françaises, des boléros espagnols. Tout cela est enfermé dans une vallée d'un accès difficile où les échos du monde arrivent fort affaiblis. C'est un rêve, ou pour mieux dire, une fiction dans le domaine de la réalité.

Vienne, 23 août 1850.—Je suis arrivée il y a deux heures ici, à la lettre rôtie et accablée par douze heures de bateau à vapeur, par une chaleur africaine. Il y avait foule sur le petit navire; c'était à ne pas y tenir, et quoique par moments les bords du Danube soient pittoresques et bien meublés, je ne leur trouve pas l'intérêt des bords du Rhin entre Mayence et Cologne.