Il paraît que les deux Mecklembourg, les deux Hesse, le Grand-Duché de Bade et les trois Villes libres se retirent de l'Union. Il n'y avait rien de positivement déclaré, puisque la Conférence durait encore, mais ce bruit avait grande vraisemblance. Le Duc de Cobourg est, à ce sujet, dans une telle rage, qu'il disait tout haut qu'il voudrait étrangler de ses propres mains les récalcitrants. La question de la présence de Radowitz aux réunions a été terminée par le désir formel exprimé par le Roi de le voir assister aux Conférences, afin qu'il pût prêter à tous les Princes réunis l'avantage de ses talents.

Sagan, 16 mai 1850.—Voici ce qu'on m'écrit de Berlin à la date d'hier: «A une longue conférence, hier, les Princes ont plâtré une espèce de réconciliation, et les récalcitrants ont consenti à retirer leur sortie de l'Union, vu que tous ont résolu d'envoyer leurs Plénipotentiaires à Francfort sous certaines conditions. Ils ont aussi décidé de former un Gouvernement provisoire pour deux mois. Le parti de la majorité paraît très content d'avoir, de cette manière, évité une rupture qui lui aurait enlevé tant de membres de l'Union. De l'autre côté, Prokesch est dans un état violent et déclare que l'Autriche ne consentira jamais aux conditions des Princes. Des esprits plus calmes croient, au contraire, que l'Autriche ferait bien de les laisser tous venir à Francfort, et de ne pas forcer une dissolution que la nature des choses doit amener d'elle-même. Les Princes, ayant donc à peu près terminé leur mission, partiront demain et après-demain, excepté le Duc de Meiningen qui reste pour les noces de son fils. Sir Henry Wym, le Ministre d'Angleterre à Copenhague, est arrivé ici pour se consulter avec lord Westmorland et Meyendorff sur les affaires de Danemark. Je ne doute pas qu'elles vont se terminer.»

Sagan, 23 mai 1850.—M. de Meyendorff m'écrit de Berlin, à la date d'avant-hier: «J'apprends à l'instant l'attentat commis sur le Roi, hier, et dont vous verrez les détails dans tous les journaux[ [234], mais voici un fait curieux, qui, comme de raison, ne sera dans aucun: le Roi a dit à quelqu'un de présent qui me le mande textuellement: «J'ai été prévenu de cette tentative; c'est une trame qui menace encore d'autres Souverains.»

Sagan, 25 mai 1850.—D'après les lettres que je reçois en masse de Berlin, je n'ai aucun doute (malgré le soin inexplicable que met le Gouvernement, jusqu'ici, à représenter l'assassin comme un fou isolé), qu'il n'est, ni plus ni moins, qu'un émissaire de cette affreuse association de régicides, qui a son siège à Londres, et qui cherche des cerveaux brûlés qu'on arme en aveugles, et qu'on appelle the Blinds[ [235]. Le Gouvernement était prévenu. On dit qu'il y avait cinq de ces émissaires à Berlin. Meyendorff et Prokesch se sont précipités chez M. de Brandebourg et chez Manteuffel, les suppliant de profiter du miracle opéré par la Providence et de l'avertissement donné par elle, pour faire fermer les clubs, prendre des mesures d'urgence et jeter l'effroi dans les conciliabules; mais la faiblesse, la lâcheté sont à leur comble, et on ne songe qu'à sauver le criminel. On est justement alarmé pour Vienne et Varsovie[ [236].

Sagan, 29 mai 1850.—Le Roi va mieux, quoique son bras le fasse souffrir, mais on dit qu'il faut cela pour la guérison. La Reine est pâle comme une morte, douce comme un ange, et courageuse comme un lion. Il paraît que les indices sur les affiliations de l'assassin avec les sociétés démocratiques sont si nombreux et si évidents qu'on renonce, peu à peu, à le déclarer fou, et qu'on cherche à pénétrer plus sérieusement dans ces sanglantes ténèbres. La trame se manifeste de plus en plus. On croit en tenir plus d'un fil, mais nous ne sommes pas énergiques, et nous n'avons pas le bonheur de l'à-propos. C'est bien Dieu, à lui seul, qui nous sauve, car assurément, nous ne l'aidons pas.

Les deux correspondants s'étant rencontrés ensuite à Baden-Baden, leurs lettres se trouvèrent interrompues jusqu'au mois d'août, où ils se séparèrent de nouveau. La Duchesse avait auprès d'elle, en revenant de ce voyage, sa dame de compagnie, Mlle de Bodelschwing, une Courlandaise qui lui était très dévouée et resta auprès d'elle jusqu'à sa mort.

Stuttgart, 4 août 1850.—Après avoir quitté le débarcadère de Carlsruhe ce matin, j'ai dormi dans ma voiture jusqu'à Pforzheim, entr'ouvrant quelquefois le coin de l'œil pour admirer ce gracieux pays, mais les refermant aussitôt. Je suis arrivée ici, à cinq heures, par de fraîches et riantes vallées. Je suis allée, en voiture découverte, visiter le monument de Schiller, qui m'a plu, et, par le superbe parc attenant au Château, nous sommes montées au petit palais de Rosenstein dont la situation, la vue sont charmantes, mais le Palais est bien peu de chose, les tableaux, les statues sont médiocres, les proportions mesquines. Nous sommes revenues par Canstadt, où nous avons été à la fontaine minérale goûter une eau qui m'a semblé détestable. Tous ces environs sont très jolis, et bien au-dessus, ce me semble, du modeste Carlsruhe. On ne nous a pas permis de voir la Wilhelma, jardin et palais mauresque, créés par le Roi actuel. En longeant le mur de clôture, j'ai pu saisir des glimpses[ [237] qui m'ont consolée de n'en point franchir le seuil.

Ulm, 5 août 1850.—Ce matin, avant de quitter la capitale de Würtemberg, j'ai visité l'église chapitrale, intéressante par les tombeaux des premiers comtes de Würtemberg, puis le château, dont on ne montre que la partie destinée aux réceptions. Nous avons visité les écuries, le manège royal, où on dressait des chevaux arabes charmants, arrivés dernièrement de leur brûlante patrie; ils pouvaient s'y croire encore, tant il fait chaud. Je suis arrivée toute rôtie à la villa du Prince Royal; c'est inachevé, mais cela sera charmant, dans le plus beau style de la Renaissance, situé à merveille, des vues admirables, mais aucun ombrage, un jardin mal planté, et, tout autour, une aridité désolante. Nous avons vu arriver un piqueur du Roi nous apportant une permission écrite, non sollicitée, pour voir la Wilhelma. Nous nous y sommes rendues. Il y a un bain mauresque et des serres pour les plantes des Tropiques qui m'ont plu. Le jardin laisse à désirer. En tout, les jardiniers de Stuttgart ne me paraissent pas très habiles. Le chemin de fer nous a ensuite conduites ici par un pays fécond, accidenté, arrosé, boisé, charmant, plein de ruines, d'églises et de villages. Nous sommes tombées ici dans le Sänger-Verein[ [238], composé de treize cents chanteurs qui encombraient le chemin de fer, ainsi que les petites rues tortueuses de la vieille cité d'Ulm. Nous avons visité ici la Cathédrale, qui est très imposante, l'Hôtel de ville et une fontaine gothique, qui ont de l'intérêt.

Augsbourg, 7 août 1850.—En arrivant ici, hier, je n'ai vu de la ville que ce qu'on en traverse; elle m'a semblé assez curieuse, par son ancien cachet de vieille ville impériale: des fontaines en bronze fort belles, des vestiges romains, la prison, la chapelle, le lieu du supplice de saint Affre. Dans l'auberge où je suis, les trois Maures, la plus ancienne de toute l'Allemagne, on est sur terrain historique. La chapelle dans laquelle Charles-Quint a entendu la messe, la cheminée dans laquelle le riche tisserand Fugger a brûlé les quittances impériales, enfin, tout ce que ma tête, abîmée par la chaleur, a pu saisir, je l'ai vu.

Münich, 8 août 1850.—Je suis arrivée hier après-midi. J'ai visité l'église Saint-Louis, qui m'a rappelé une des chapelles latérales de Saint-Pierre de Rome. La place avec les statues de Tilly et de Wrède, la rue Saint-Louis avec tous ses édifices, le jardin du Château entouré d'arcades peintes à fresques, ont employé le reste de la journée. Aujourd'hui, dès neuf heures du matin, nous nous sommes mises en campagne, et pour début, nous avons été à la Frauenkirche où nous avons entendu la messe, dont le son était venu dans ma chambre, et que l'orgue, avec ses beaux accords, rendait irrésistible. De là, vite à la galerie Leuchtenberg, qui ne s'ouvre qu'à de certaines heures et à de certains jours. Je n'y ai été séduite que par un portrait plein d'expression de la Laure de Pétrarque peint par le Bronzino. Elle est représentée sur le retour, en costume austère de veuve, avec les traits nobles, un peu pointus, des yeux intelligents, ouverts, limpides. Puis, m'est apparu un admirable tableau de Murillo, représentant un moine à genoux devant un ange, qui lui ordonne de recevoir la mitre d'Evêque. C'est d'une composition, d'une couleur, d'un dessin merveilleux, et pour moi, qui ai toujours eu une grande préférence pour Murillo, j'ai joui de cette nouvelle confirmation de mon goût. Du palais Leuchtenberg, j'ai été ensuite à la Basilique; j'ai été frappée de la beauté des fresques, de la richesse des marbres, de la perfection des matériaux et du travail. Cette Basilique n'est point encore consacrée; le couvent destiné aux Bénédictins, que le Roi Louis a fait construire, et qui se joint par la crypte à la Basilique, est tout prêt à recevoir les religieux, mais n'est point encore habité. Les fonds ont tous été emportés par l'indigne Lola Montès. En revenant, j'ai voulu revoir l'église de Saint-Louis, le charmant Chemin de la Croix avec ses quatorze stations, marquées chacune par une fresque pleine de sentiments religieux. Ce Chemin de la Croix en plein air me plaît; je le préfère beaucoup à ceux qu'on applique dans l'intérieur des églises, et par lesquels on rompt désagréablement pilastres et colonnes. J'ai été charmée de retrouver ici des églises (les nouvelles du moins) sans chaises comme en France, sans bancs comme en Prusse. Les églises d'Italie voient les fidèles prosternés sur les dalles nues, ce qui est plus humble, plus pittoresque, et infiniment plus favorable à l'effet architectural. Avant de rentrer, j'ai vu l'Église des Théatins, paroisse de la Cour, dont le rococo est si riche qu'il atteint une certaine beauté; puis l'église de Saint-Michel, très laide et ornée, on déshonorée par d'horribles friperies, mais où le monument funèbre du Prince Eugène de Leuchtenberg[ [239] par Thorwaldsen m'a intéressée. Voilà ce qui s'appelle avoir bien rempli sa journée.