Sagan, 8 mai 1850.—Lady Westmorland m'écrit de Berlin, d'hier: «On prépare le château de Berlin pour la demeure des Princes invités au Congrès. On a pu y arranger dix-sept appartements séparés; si cela ne suffit pas, on logera les Princes de surplus dans des maisons particulières, toujours aux frais du Roi, mais on doute que le nombre de dix-sept soit atteint. Il n'y a, jusqu'ici, de certain que le Duc de Cobourg, le Duc de Brunswick, le Grand-Duc de Saxe-Weimar, le Grand-Duc de Bade, les deux Grands-Ducs de Mecklembourg. Quant à l'Électeur de Hesse-Cassel, il a fait dire qu'il viendrait pour expliquer lui-même au Roi pourquoi il ne pouvait entrer dans l'union restreinte. Le général de Bülow part aujourd'hui pour Copenhague, chargé de traiter une paix séparée entre la Prusse et le Danemark, sans s'occuper ni des Duchés, ni de l'Allemagne, et sans médiation. Quand je dis traiter, je veux dire proposer de traiter, car les négociations devront avoir lieu ici. On a décidé d'envoyer un plénipotentiaire à Francfort, et on suppose que ce sera M. de Manteuffel, le Ministre de l'Intérieur. La grande question est de savoir s'il se présentera comme plénipotentiaire de la Prusse, ou bien comme représentant à lui seul l'Union restreinte. Au premier cas, grande reculade prussienne, au second, non-admission de la part de l'Autriche.»

Sagan, 12 mai 1850.—J'ai reçu hier une lettre de Berlin dont voici l'extrait: «Vous verrez la liste des Princes arrivés, elle est dans la gazette. Ils y sont tous, excepté Nassau et Hesse-Darmstadt, mais il ne faut pas croire qu'ils sont d'accord. Le Duc de Cobourg a voulu avoir une conférence préalable chez lui, entre eux, avant la séance d'aujourd'hui au Château, où le Roi les a réunis pour leur faire un discours, puis leur donner à dîner. Le Duc de Cobourg a été étonné et fâché de trouver que chacun a sa façon particulière de juger la question, et qu'ils ne veulent pas se laisser diriger par lui. Mecklembourg-Strelitz, Hesse, Oldenburg, se sont déclarés tout à fait opposés à la tactique prussienne, et le Duc de Brunswick, quoique favorable au Bund[ [231], l'est à sa manière, qui n'est pas celle des Cobourg. Manteuffel ne va pas à Francfort, cette question reste en suspens.

«M. de Persigny, qui est revenu de Paris, déclare que tous les partis se sont réunis au Président; que l'on va prendre les mesures les plus énergiques, que tout danger est passé. Prokesch est nommé à Constantinople; on dit que c'est le général Thun qui le remplace ici.»

Berlin, 13 mai 1850.—Voici deux lettres que j'ai reçues de Berlin, l'une en allemand, dont voici la traduction: «Le Congrès des Princes est dans le meilleur train du monde. On s'occupe peu des affaires, mais en revanche on fait de grands exercices; il n'y a pas de fin aux spectacles militaires; après cela, des dîners monstres, et, le soir, l'opéra du Prophète, des soirées ou des bals. Aujourd'hui c'est chez Meyendorff, demain chez Redern, lundi chez le Prince et la Princesse de Prusse, mardi chez les Westmorland, mercredi chez Leurs Majestés, et puis, plaise à Dieu, la clôture! La Régente de Waldeck est arrivée ici depuis jeudi pour le grand dîner dans la salle Blanche. Nouvelle jubilation pour les spectateurs. On lui a donné, comme Régente, le premier rang, avant tous les Princes.

Le Roi exagère la politesse envers ses hôtes: au lieu de donner le bras à la Reine et de se faire suivre par les autres Princes, il a offert son bras à la Princesse de Waldeck, et la Reine au Grand-Duc de Bade. La Princesse a très bonne mine, s'habille bien, tout en noir, à cause de son veuvage, mais elle a le malheur de ne le céder en rien pour la taille élevée au général de Neumann; elle lui a même emprunté son impertinente affabilité. Je crains que ce soir elle ne s'amuse pas trop chez Mme de Meyendorff, où le soutien de la Cour lui manquera; les dames oublieront certainement la Régente, et ne verront en elle que la Princesse de Waldeck. Le Duc de Brunswick n'a pas assisté au dîner du Château, à cause d'une prétention de préséance sur le Duc de Cobourg. Hier, il y a eu des dîners chez les Princes Charles et Albert de Prusse, afin que le Roi et la Reine puissent reprendre haleine. Le soir, la salle de l'Opéra était magnifique, et le grand salon qui touche la loge Royale féeriquement décoré et illuminé. On avait joint les loges des étrangers à la grande loge, et cependant, les Princes, avec leur suite, y ont à peine trouvé place. Le public était tellement absorbé par leur aspect qu'il ne montrait guère que son dos au Prophète, et portait toute son attention sur l'Union allemande, attention qui s'accrut, naturellement, à l'apparition du Roi dans la grande loge, où il prit la troisième place à côté de la Régente de Waldeck. La Reine resta seule dans sa petite loge, où elle n'était pas même en toilette. Après le premier acte, le Roi conduisit pour quelques moments la Régente chez la Reine.

«Le discours adressé par le Roi aux Princes a été, dit-on, plein de dignité. Il les a invités à examiner s'ils voulaient loyalement et fidèlement suivre le même chemin que lui, ajoutant que, s'il leur était venu un autre avis, ils n'avaient qu'à suivre une autre route, en se séparant de lui, dont le cœur resterait sans rancune, mais qu'en le suivant, il fallait marcher fidèlement partout où il porterait la bannière. Hier soir, dans la séance des Ministres, des différends, des disputes, des querelles, se sont déjà hautement manifestés. Le Conseil administratif s'y était présenté comme auditeur; Hassenpflug a tout de suite protesté contre sa présence, et, finalement, on a été obligé de clore cette séance à peine commencée. Il s'en est suivi aujourd'hui un échange de lettres, rien moins que polies, entre Brandebourg et Hassenpflug, mais point de séance; bref, l'Union a déjà disparu, dès l'essai de cette première séance.»

L'autre lettre est de lady Westmorland: «Les Princes ont eu d'abord une réunion entre eux chez le Duc de Cobourg, qui se donne beaucoup de mouvement, et qui voudrait être le chef des autres, ce qui offense déjà, et surtout, le Duc de Brunswick. Le Grand-Duc de Mecklembourg-Strelitz, représenté par son fils aîné, et l'Électeur de Hesse-Cassel, parlant pour lui-même et pour le Grand-Duc de Hesse-Darmstadt, ont déclaré ne pouvoir consentir à aucun acte tendant à former l'Union prussienne, avant que l'Assemblée réunie à Francfort n'eût décidé sur la grande question qui doit se traiter là. Tous les autres Princes se sont déclarés voués à l'Union et à la politique prussienne, mais, même parmi ceux-ci, il n'y a rien moins qu'unité, chacun, en faisant la même profession de foi, voulant l'interpréter d'une façon différente. Les uns voulaient d'abord aborder la question politique dans la réponse qu'on devait faire au discours du Roi le lendemain matin, mais il a été décidé qu'on n'y répondrait que par des phrases de politesse. Hier, les Ministres des Princes ont eu leur première réunion pour discuter la marche à suivre. A leur grand étonnement, ils virent arriver M. de Radowitz et tous les membres du Verwaltungsrat[ [232]. Là-dessus, le Ministre de Hesse, qui est, comme vous savez, violemment opposé à toute tactique prussienne, s'est levé et a déclaré que ces Messieurs n'avaient aucun droit de se mêler aux discussions des Ministres des Princes, et qu'il serait impossible pour eux de discuter franchement en présence de ceux dont ils auraient probablement à blâmer les actes, et surtout de M. de Radowitz. Celui-ci doit alors avoir déclaré que c'était pour soutenir les amis de l'Union qu'il se trouvait là, et que, sans lui, il serait très possible que le Gouvernement prussien fléchit sous les attaques des Princes hostiles (beau compliment, comme vous voyez, pour M. de Brandebourg et son Cabinet). Là-dessus, grande confusion et interruption de la séance sans rien décider. Voilà le commencement du Congrès. Il y a quelques épisodes piquants. Le Duc d'Oldenbourg, et surtout son fils, sont d'une violence si exagérée dans le sens Radowitz, Gagern, etc., que le père a fait une sortie à la réunion des Princes, que tous les autres ont trouvée par trop forte, et, le lendemain, le fils, se trouvant chez M. de Meyendorff, a débordé contre l'Autriche d'une manière si inconvenante que Meyendorff a dû lui faire une scène. Le Roi a été seul chez chacun des Princes à leur arrivée; il a écouté très patiemment tout ce que le Grand-Duc de Mecklembourg-Strelitz lui a dit, et, au grand étonnement de ce dernier, a répondu qu'il partageait complètement sa manière de voir, surtout en ce qu'on ne devait rien faire ici avant de connaître le résultat de l'Assemblée de Francfort. J'ai bien peur qu'il n'ait dit à chacun des autres Princes qu'il partageait leurs opinions. Au fond, ce n'est pas son opinion, quelle qu'elle puisse être, qui décidera de rien.»

Sagan, 15 mai 1850.—Des détails qu'on m'écrit sur Claremont coïncident identiquement avec ce que je savais déjà. Il n'y a rien de bon, ni d'à-propos à attendre d'une famille qui ne pardonnera jamais à la branche aînée d'avoir été sa victime, lorsque la cadette a usurpé les droits de l'orphelin légitime. La branche aînée, n'ayant rien à se reprocher à l'égard des d'Orléans, est bien plus conciliante, et plutôt prête à lui tendre la main que l'autre à lui présenter le petit doigt. Il n'y a que les grandes âmes ou les esprits d'une trempe vraiment supérieure, qui savent pardonner à ceux qu'ils ont offensés.

La fête de l'Opéra, à Berlin, paraît avoir été magnifique, mais, par un oubli inconcevable, au souper, on ne s'était pas souvenu de M. de Persigny. Il a quitté, en fureur, la salle de spectacle où les invitations avaient circulé. Le lendemain, on lui a envoyé un aide de camp avec des excuses.

Le Prince de Prusse sera, avec le duc de Wellington, parrain du dernier fils de la Reine Victoria[ [233], il s'appellera Arthur-William-Patrick; ce dernier nom est une coquetterie irlandaise.