Sagan, 21 mars 1850.—Le général de Rauch est revenu de Holstein sans avoir rien obtenu. Les Holsteinois n'ont plus le sou, mais ils comptent autoriser le pillage et faire vivre ainsi leur armée, qui est composée de bandits. La jolie perspective!

La Duchesse d'Orléans est chez son neveu Schwerin, à Ludwigslust[ [227]; visite d'adieu. On commence à croire que ce seront des adieux longs, si ce n'est définitifs, car la Princesse a fait venir de Paris une cargaison de bijoux, boîtes, épingles, bagues, bracelets, etc., qu'elle doit répandre dans sa tournée de famille avant de passer en Angleterre.

Il semble que M. de Persigny se croit moins près de la jolie petite bataille dont il se flattait à Paris, car on remarque que depuis quelques jours, il est moins glorieux et moins goguenard.

Sagan, 9 avril 1850.—M. de Meyendorff m'écrit de Berlin: «La politique Radowitz-Bodelschwing, repoussée par la majorité dans le Conseil des Ministres, est entrée dans une nouvelle incarnation. Il s'agit maintenant de mettre à la taille d'un nain l'habit qui, le 29 mai 1849, avait été taillé pour un géant[ [228]. On renonce à une Constitution de l'Empire, il n'y aura plus qu'un lien d'États, réduit à sa plus simple expression, c'est-à-dire maintenu dans les limites de l'influence naturelle de la Prusse et de la communauté des intérêts matériels. Le Roi a été le premier à donner cette nouvelle impulsion. Le général Stockhausen l'a surtout bien secondé. Prokesch trouve qu'il y a amélioration dans la marche du gouvernement; il faut donc qu'elle soit bien évidente; mais Bernstorff, toujours raide et borné, ne sait pas faire marcher l'entente si nécessaire. Et comme, à Vienne, on n'est pas très prévenu pour la Prusse, Dieu sait combien de temps on perdra encore.»

Sagan, 23 avril 1850.—Lady Westmorland m'est arrivée hier avec sa fille. Elle ne m'a rien apporté de bien serein sur la politique. Elle s'attend à une intervention armée et prochaine de la Russie dans la question danoise. Une flotte russe, avec des troupes de débarquement, se prépare à faire la police dans les Duchés. Lord Palmerston en laissera-t-il la gloire ou l'embarras à la Russie, ou se décidera-t-il à y prendre part? C'est ce que l'on saura dans peu de jours.

Lady Westmorland a reçu de la Reine des Belges une lettre qui lui dit que son père, après une grippe violente, est resté fatigué, changé, vieilli; elle voulait aller en Angleterre pour le voir.

Sagan, 1er mai 1850.—La réponse attendue de Londres, dans la question danoise, est arrivée samedi soir à Berlin. On y approuve entièrement les propositions simultanées et identiques de Meyendorff et de Westmorland, et on autorise ce dernier à les exprimer fortement; c'est ce qu'il a fait; mais il paraît que les paroles les plus fermes restent sans effet et qu'il faudra des actes pour faire changer les allures du Cabinet de Berlin. Reedtz et Pechlin, les deux plénipotentiaires danois, sont à bout de patience et se plaignent des pièges qu'on leur tend; tout s'aigrit, s'envenime, et je vois les plus sages croire à quelque embrasement violent.

Sagan, 3 mai 1850.—Le Congrès des Princes[ [229], qui devait s'assembler à Gotha, doit maintenant se réunir à Berlin le 8 de ce mois. Par ce motif, le mariage de la Princesse Charlotte de Prusse avec le Prince de Meiningen est remis au 18, ce qui ne lui plaira guère; quoique jeune, elle est éprise et pressée[ [230]. C'est une charmante personne que j'aime particulièrement, et qui a pour moi un goût très marqué, mais je crains que Meiningen ne soit un trop petit théâtre pour son extrême activité, et son futur, un peu trop carafe d'orgeat pour une vivacité électrique, héritée de sa mère, contenue cependant par une excellente éducation.

Sagan, 7 mai 1850.—Humboldt me mande que l'Angleterre ayant délégué tous ses pouvoirs à la Russie dans la question danoise, et le langage de Meyendorff étant menaçant et des plus fermes, on se décide à Berlin à des mesures pacifiques. Dieu le veuille! Il dit aussi qu'il ne croit pas que le Congrès princier de Berlin soit au complet, qu'en tout cas, il n'en sortira pas grand'chose, et que la convocation, par l'Autriche, d'une réunion de l'ancienne Diète à Francfort, devient de jour en jour un danger plus formidable.

Mme de Chabannes m'écrit qu'elle est très mécontente du parti orléaniste, plus encore que de celui qui lui est opposé. Elle dit qu'on fait, de la part du Comte de Chambord, les propositions les plus acceptables; que les jeunes Princes d'Orléans sont tous pour un pacte de famille; que Louis-Philippe, fort affaibli, vacille; que la Reine des Belges, se trouvant sous l'influence anglaise, est hostile; que Mme la Duchesse d'Orléans, mal renseignée de Paris, reste dans des réponses dilatoires.