Une lettre de Mme de Lieven, reçue hier ici, prédit de nouvelles et prochaines catastrophes en France, qui, dans son opinion, tourneront au profit d'une dictature militaire momentanée dans les mains de Changarnier.
Le Roi de Hanovre a écrit une lettre que j'ai vue; il y dit qu'il a passé quelques jours fort désagréables, ayant eu maille à partir avec ses Ministres, et grand'peine à les convertir à son opinion; qu'enfin, il y est parvenu, et qu'en conséquence, il rompait le dernier fil avec Berlin pour nouer plus serré avec Vienne.
Sagan, 26 février 1850.—Je suis arrivée ici hier après-midi. J'ai rencontré en chemin de fer M. de Benningsen, le Ministre des Affaires étrangères hanovrien, se rendant à Vienne pour y prendre langue pendant quarante-huit heures, puis revenir à tire-d'aile auprès de son Souverain[ [224]. Cette mission déplaira sans doute beaucoup à Berlin.
Sagan, 28 février 1850.—Le comte Stirum, qui venait de Berlin, a passé hier par ici, et a dit que la Hesse électorale s'était décidément et officiellement détachée de la Prusse. On m'écrit que le Roi de Hanovre a annoncé officiellement au gouvernement prussien sa séparation du bund prussien, mais qu'il a dû céder à ses Ministres, qui ne veulent absolument pas de l'alliance avec l'Autriche, parce que l'Autriche ne voudrait qu'une seule Chambre, et que les Ministres hanovriens en voudraient deux. Je suppose que c'est pour donner toutes ces explications à Vienne que M. de Benningsen s'y est rendu. Voilà donc le pauvre Roi de Hanovre complètement isolé.
Sagan, 1er mars 1850.—Nous entrons dans un mois fameux et funeste dans les Annales de l'histoire ancienne et moderne. Dieu sait quelles Ides il nous prépare à cette date du demi-siècle. Les dates, les anniversaires, tout inspire terreur, on sent que les pieds posent sur un terrain miné.
Sagan, 6 mars 1850.—J'ai eu hier des lettres de Paris. On y était, à la date du 2 de ce mois, dans une grande perplexité sur les élections prochaines, les nouvelles des provinces donnaient de l'inquiétude; les rouges relèvent la tête. Cela n'empêchait pas les plaisirs et les folies de toilette; celles-ci sont poussées à un degré effrayant. La Grande-Duchesse Stéphanie a été reçue avec les plus grands honneurs par le Président; il lui a monté une maison à part de la sienne pour qu'elle fût plus libre; il a fait mander le Corps diplomatique en uniforme pour lui être présenté. C'est assise sur un fauteuil d'apparat qu'elle a reçu les présentations, ce qui a paru étrange chez le Président de la République, et lui a valu quelques lardons. Elle doit passer un mois à l'Élysée, puis elle demeurera chez sa fille lady Douglas qui arrive à Paris dans quelques semaines. La Grande-Duchesse ayant été fort accueillante à Bade pour des gens de toutes les opinions, plusieurs personnes, qui ne vont pas chez le Président, ont demandé à lui offrir leurs hommages.
Sagan, 7 mars 1850.—Il m'est arrivé des lettres de Paris vraiment alarmantes. Ceux qui voient encore en couleur de rose se flattent d'un changement dans le Cabinet anglais, qui retentirait tout d'abord à l'Élysée, où lord Normanby est plus puissant que jamais, non seulement sur la politique extérieure, mais même sur celle du dedans. Ses conseils ne sont pas des meilleurs; il les donne le soir chez la maîtresse du Président, au milieu des petits jeux qui y amusent les loisirs présidentiels. Dans la question suisse, c'est encore lord Palmerston qui tracera la route du Président; ses instincts sont guerroyants; ceux de ses Ministres sont pacifiques, mais les Ministres n'ont autorité ni auprès du prince Louis, ni auprès de l'Assemblée, qui est en défiance d'eux et encore plus du Président, dont les tendances dans la question grecque sont aussi palmerstoniennes que dans celle de Suisse; en un mot, dans toutes celles qui surgissent en Europe, où les conflits, les rivalités, le décousu et le gâchis ne manquent assurément pas. La France n'est pas la moins déchirée. Le Président, m'écrit-on, est parfaitement décidé à saisir à bras-le-corps la première occasion de rompre avec l'Assemblée, de la briser; bref, son 18 brumaire et son manteau impérial sont prêts. Il attend, en rongeant son frein, cette occasion; elle lui viendra probablement d'une bataille contre les rouges; le danger général lui donnerait, à ce qu'il croit, l'acclamation publique. C'est toujours vers Changarnier que se tournent tous les yeux; il est la grande énigme du moment: rien ne perce de ses intentions; il se maintient dans une réserve telle qu'on pourrait croire qu'il se tient pour le maître assuré de la position. En effet, on ne doute pas qu'il n'arrête le coup d'État, mais dans l'émotion d'une guerre civile, ne se développerait-il pas un mouvement populaire qui emporterait jusqu'à Changarnier lui-même! Tout dépendrait donc de la proportion de cette bataille, de cette effervescence des masses. Les rouges livreront-ils combat? Il me semble qu'on est disposé à le croire, qu'on s'y attend même pour ce mois-ci, et que les renseignements qui arrivent des provinces sont des plus graves. Elles menacent de détrôner Paris et de lui enlever sa longue initiative politique et révolutionnaire. Il est certain que, pour cette crise décisive, le Président est bien insuffisant; il s'est fait, depuis six mois, bien du tort parmi les gens raisonnables; il est détestablement entouré, dans un ordre d'idées absurdes et dangereuses; mais, après avoir dit tout cela et plus encore, on n'en revient pas moins à la conclusion qu'il n'y en a pas d'autre pour le moment, et qu'il faudra bien le prendre tel qu'il est. Pour sauver la France, il faudrait évidemment un Dictateur militaire, qui fît main basse sur le suffrage universel, la presse, le jury, la garde nationale, enfin sur tout ce qui empoisonne la France, et qui, par miasmes contagieux, gangrène l'Europe entière. Si le Comte de Chambord, si le Comte de Paris revenaient demain en France, pourraient-ils faire ce qui est nécessaire? C'est douteux. Il semble que ce ne puisse être que l'œuvre d'un pouvoir exceptionnel et non régulier. De là, le souhait d'une Dictature militaire toute-puissante, qui remettrait, cette phase passée, le pouvoir régulier aux mains d'un principe sanctionné par la tradition. Mais Dieu, dans ses desseins, en a-t-il jugé ainsi? Ou bien le vieux monde tombera-t-il en décomposition sanglante? Des hordes féroces se partageront-elles nos lambeaux? Qui le sait?
Sagan, 11 mars 1850.—On me mande de Berlin que M. de Persigny a cru faire merveille en allant déblatérer contre la Prusse chez le ministre d'Autriche, et y dire que deux cent mille Français sauraient bien faire justice des velléités neuchâteloises. Sur ce, Prokesch, qui est assez hargneux et violent, est devenu blanc de colère et, avec des lèvres tremblantes de rage, a dit au petit favori qu'il ne souffrirait pas de semblable propos chez lui, et que, malgré la froideur qui régnait entre les Cours de Vienne et de Berlin, il pouvait assurer M. de Persigny qu'au premier soldat français qui passerait le Rhin hostilement contre la Prusse, toutes les forces autrichiennes viendraient au secours d'un ancien allié contre les inondations révolutionnaires. Sur cette vive sortie, le petit homme a plié bagage. On dit qu'il se met à intriguer avec le parti démagogique prussien, sentant qu'il ne peut pas diriger comme il voudrait le Cabinet Brandebourg. Celui-ci, hélas! tourne à tous vents; il noue et dénoue, commence et recule, avance et se retire; c'est ce que l'on peut imaginer de plus déplorable.
Sagan, 12 mars 1850.—Les Schleswiçois disent que si on ne leur envoie pas un million et demi d'écus, ils attaqueront seuls les Danois au 1er avril. Les Danois disent que, s'ils sont attaqués, ils captureront tous les vaisseaux allemands sur-le-champ, et que cette fois ce ne sera pas pour les restituer. C'est sur cela que Rauch a été envoyé en Schleswig avec les instructions les plus énergiques pour destituer Bonin, et rappeler tous les officiers prussiens; mais trois heures plus tard, on s'est effrayé de cette énergie inaccoutumée, et on lui a envoyé par exprès des instructions nouvelles, et si fort mitigées qu'on n'en attend rien d'effectif.
Sagan, 14 mars 1850.—Le général de Rauch a envoyé son fils en courrier à Berlin pour demander des instructions plus énergiques; on ne veut pas obéir à celles dont il était porteur; cependant le Ministre de la Guerre[ [225] craint d'envoyer l'ordre de rappel aux officiers prussiens qui servent en Holstein-Schleswig, vu qu'un ramassis de Polonais sont sur les lieux tout prêts à les remplacer; ce qui fait craindre un pendant aux scènes badoises de l'année dernière[ [226], contre lesquelles il faudrait que les Prussiens marchassent.