Berlin, 2 février 1850.—Si mon oncle vivait, il atteindrait aujourd'hui sa quatre-vingt-seizième année. Dieu lui a fait une grande grâce en le retirant avant la phase nouvelle, profonde, destructive, définitive, de cette Révolution, qui, à sa mort, durait d'après lui, depuis cinquante années. Il me semble que nous pourrons en voir la fin, tant nous touchons de près à l'abîme, mais je doute que nous ayons le temps de remonter à l'orifice du cratère. Hier, la gazette indiquait le 6 février comme le jour fixé pour la prestation de serment du Roi.

Berlin, 4 février 1850.—Une personne sûre qui arrive de Frohsdorf mande ce qui suit: «Il existe à Frohsdorf un désir sincère de réconciliation et de rapprochement, mais en France! Les anciens conservateurs, M. Guizot en tête, travaillent à l'accord et y arriveraient, sans l'entêtement des orléanistes purs, représentés par les membres de l'ancienne opposition. Ils comptent dans leurs rangs des hommes fort influents, entre autres le duc de Broglie. Dernièrement, dans une réunion de journalistes, M. de Rémusat s'est exprimé très fortement contre la fusion, non pas dans le sens des répugnances dynastiques, mais en se fondant sur l'impopularité des nobles et des prêtres, qui rendaient, disait-il, la légitimité odieuse et funeste. Quelle fatale direction de l'esprit! Les divisions qui en surgissent ôtent toute force au parti orléaniste, et chacun semble jouer la partie de Louis Bonaparte, ou, ce qui pis est, celle des socialistes rouges.» Une autre lettre, de fort bonne source aussi, reçue hier, de Paris, en date du 31 janvier, me dit ce qui suit: «Le Gouvernement français est dans des dispositions plus sages que je ne pensais au sujet de la communication qui lui a été faite dernièrement sur l'affaire suisse[ [220]. Il va prendre cette affaire ad referendum. Probablement, on évitera de prendre une allure décisive dans cette question, mais on ne soutiendra en aucune façon la Suisse, du sein de laquelle le vent du socialisme souffle sur la France, aussi bien que sur l'Allemagne et l'Italie. Enfin, on ne prendra plus d'engagement avec l'Angleterre, c'est le point capital. Dans l'Assemblée, le côté de la Montagne va faire explosion. Peut-être à Lyon y aura-t-il une démonstration armée, tentée par les socialistes qui sont nombreux. On n'en est pas effrayé ici; peut-être même n'en serait-on pas fâché. A Londres, on sera furieux. Ellice, en partant hier d'ici, a dit que lord Palmerston allait faire the most mischief he can[ [221]. Ellice, tout whig qu'il est, se montrait fort inquiet de la mauvaise humeur de son ami de Downing Street.»

Puisque je suis en train de faire du commérage politique, je dirai encore qu'on s'attend à une prompte reprise des hostilités dans l'affaire danoise. Comme d'ici on laisse les Schleswiçois s'armer et se préparer, ils vont faire au premier jour une levée de boucliers dont les conséquences peuvent être graves. Les négociations n'avancent pas d'une ligne. Le langage hautain de Radowitz, dans les questions allemandes, jette chaque jour une goutte d'huile de plus dans le feu et aigrit à un tel point les relations des Cours de Vienne et de Berlin, qu'il est beaucoup plus raisonnable de croire à une guerre prochaine qu'à la continuation de la paix, tout insensé que soit, aux yeux des plus prévenus, un conflit entre les deux grandes puissances allemandes. L'Empereur Nicolas a dit dernièrement qu'il prévoyait inévitablement une guerre à peu près générale en Europe au printemps prochain. On dit que l'Autriche vient de promulguer une nouvelle loi douanière, sur des bases si larges, qu'il en ressortirait pour elle de grands avantages politiques, un coup de massue pour Erfurt, et des attaques d'épilepsie pour Palmerston.

Berlin, 7 février 1850.—C'était hier une journée remarquable dans les fastes de la Prusse. Le Roi a prêté serment à la nouvelle Constitution. Il n'y avait ni tribunes, ni spectateurs, ni grandes charges de Cour, point de Princes, point de Princesses. On dit que le Roi était ému, qu'il a prononcé un discours fort touchant qu'il n'avait pas communiqué à ses Ministres. Il ne s'est cru Roi constitutionnel qu'après le serment; le discours a été le dernier écho de l'ancien régime. Le Roi et quelques-uns des Princes ont dîné avec les Messieurs de la Chambre; il y a eu des toasts assez ternes. Tous les députés polonais ont donné leur démission pour ne pas prêter le serment; le comte Hochberg-Fürstentein-Pless, grand et riche seigneur silésien, en a fait autant; vingt-six autres députés se sont abstenus sous prétexte de maladie; et voilà la journée et l'acte qui devaient poser la pierre angulaire du nouvel édifice!

Berlin, 12 février 1850.—M. de Meyendorff a reçu hier une lettre de Mme de Lieven, qui lui mande que la scène du 4, à Paris, pour l'enlèvement des arbres de la liberté[ [222], a été un acte de provocation malhabile de la police, pour amener une émeute, une intervention armée, puis cet Empire, rêve de tous les moments à l'Élysée, contre lequel Changarnier paraît se prononcer.

J'ai appris que M. de Bernstorff, fort gonflé d'outrecuidance prussienne, il y a deux mois encore, a changé de ton; que les dépêches qu'il a écrites de Vienne sont toutes inspirées par une grande terreur de la guerre, et demandant ici qu'on l'évite à tout prix. M. de Schleinitz est dégoûté, il attend avec impatience le moment de pouvoir demander la mission de Vienne, en échange du Ministère auquel il paraît que Bernstorff serait appelé. Radowitz, après avoir promis à Schœnhals et à Kübeck, les plénipotentiaires autrichiens à Francfort, de signer avec eux les arrêtés relatifs au Mecklembourg, a quitté Francfort sans le faire et cherchant sous différents prétextes à s'en dispenser; sur quoi Schœnhals a fini par lui mander que s'il ne signait pas, dans le délai de trois jours, lui et Kübeck quitteraient Francfort, et que le dernier lien serait rompu. Là-dessus, Radowitz a quitté Erfurt à tire-d'aile, pour apposer, dit-on, la signature demandée. Du moins, voilà ce qu'on m'a assuré hier.

Berlin, 13 février 1850.—Hier, le gouvernement a présenté à la seconde Chambre une loi qui l'autorise à emprunter dix-huit millions de thalers pour préparatifs de guerre. La Chambre a pris la chose en considération et a nommé une Commission. On ne doute pas que cette autorisation ne soit obtenue. La première Chambre a fait, hier aussi, ses nominations pour Erfurt; les choix ont porté sur les démocrates. M. de Meyendorff ne doute pas que son Souverain ne regarde comme une nouvelle impertinence de lord Palmerston, d'avoir accepté, dans l'affaire grecque[ [223], la médiation de la France, en passant celle de la Russie sous silence. L'Angleterre travaille à un nouvel armistice entre le Danemark et la Prusse; mais comme celui qui dure encore en ce moment a été si peu tenu du côté de la Prusse (d'où on a tacitement encouragé et soutenu l'insurrection), les Danois ne sont pas d'humeur à donner dans un nouveau piège. Non seulement la Prusse n'a pas rappelé le général de Bonin, mais elle l'a prêté au gouvernement insurrectionnel de Holstein-Schleswig, où il y porte publiquement l'uniforme prussien. Ici, les envoyés danois ne reçoivent pas de réponses du Gouvernement. M. de Usedom les évite, ne voit et ne négocie qu'avec leurs adversaires.

Berlin, 14 février 1850.—Je conviens que chaque gouvernement a ses difficultés; que la quantité, que la diversité des complications, devraient être des garanties contre les moyens violents de les résoudre, en un mot, que si la guerre éclate, elle sera le symptôme le plus irrécusable de la folie des uns, de la faiblesse des autres, du vertige du temps. Mais, hélas! ce vertige est si contagieux, il fait sous mes yeux de tels progrès, que si on assiste, comme moi, à tout ce que la mauvaise foi, l'outrecuidance inventent, on est bientôt soucieux de l'avenir. Si nous traversons avril et mai sans coup de canon, je croirai que la paix sera conservée entre les grandes Puissances, du moins, pendant une année ou deux, ce qui permettrait à chacun de respirer, de se retourner, et de mettre ordre à ses affaires. Mais j'ai une terrible peur que d'ici au 15 mai au plus tard nous ne soyons en plein incendie. Mon opinion personnelle est que ce sera le mois d'avril qui vers la fin fixera définitivement les probabilités de guerre ou de paix; à l'heure qu'il est, elles sont toutes pour une conflagration générale et prochaine. Lord Palmerston y pousse le mieux qu'il peut, et M. de Persigny, qui a toujours les yeux fixés sur la rive droite du Rhin, ne s'y épargne pas. Ici, on donne, avec une merveilleuse niaiserie, dans tous ces pièges; on s'aliène à plaisir les alliés naturels.

Berlin, 23 février 1850.—J'ai passé la soirée chez les Meyendorff. C'est la maison où l'on sait le plus et le mieux les nouvelles. Celles d'hier étaient plus pacifiques. Deux circonstances servent à calmer quelque peu les allures guerroyantes qu'on prenait ici. Le retour d'un individu qu'on avait envoyé s'assurer des préparatifs militaires faits en Bohême, auxquels on ne voulait pas croire, et qui se sont pleinement confirmés; puis, une inconcevable incartade de M. de Persigny. Celui-ci, blessé qu'on ait fait faire, sur l'affaire suisse, des ouvertures directes à Paris, par l'entremise de Hatzfeldt, a pris la mouche, et est venu, il y a quelques jours, faire une scène au comte de Brandebourg; il a dit que la France ne souffrirait pas qu'on exerçât des mesures coercitives contre la Suisse, et que, du reste, une occasion de faire passer le Rhin à deux cent mille Français et de guerroyer en Allemagne, serait tout gain et profit pour le Président; bref, il a si bien montré les dents que les réflexions subséquentes, et que l'on aurait pu faire avant, n'ont pas manqué. Auront-elles une force suffisante pour faire prendre une allure plus sage? Je n'en voudrais pas répondre. Persigny s'est complètement coulé; il est arrivé ici avec des propositions d'alliance, il s'en ira probablement sur la menace dont je viens de parler; il n'y a là ni suite, ni entente, ni plan. Les journaux représentent l'état intérieur de la France comme empirant de jour en jour, ce qui rend l'attitude de son représentant ici encore plus inexplicable.

Berlin, 24 février 1850.—C'est une date bien sérieuse, bien tragique que celle d'aujourd'hui. Elle marque l'écroulement de ce qu'on appelait la société moderne, et, très faussement, comme l'expérience l'a prouvé, la société civilisée.